Faut-il se préoccuper dès à présent du remboursement de la dette publique, ou bien continuer à s’endetter pour investir ?

La question posée dans le titre de cet article n’a rien de théorique, car les deux politiques éco-nomiques peuvent être choisies et elles ont chacune des partisans enflammés chez les gouvernants et chez les économistes. Pour trancher entre ces deux points de vue, il faut analyser sereinement comment se pose aujourd’hui le problème de la dette.money-2724241_960_720

1) Le montant de la dette publique n’est plus un problème aujourd’hui, seul le coût de la dette, représenté par les intérêts payés (que l’on appelle la charge de la dette) est à considérer, or il est très faible, de l’ordre de 23 milliards d’euros en 2021, soit 1 % du PIB.

Si un représentant des pays frugaux fait remarquer que cette situation ne va pas durer, je propose pour lui répondre de reprendre les démonstrations de deux économistes expliquant pourquoi cette période de taux d’intérêt faible va se poursuivre longtemps pour des raisons incontestables :

Xavier Ragot (1), le Président de l’Observatoire Français des Conjonctures Économiques (OFCE) explique que depuis des dizaines d’années les taux d’intérêt des emprunts publics ne cessent de baisser et que ce mouvement se poursuivra parce que l’épargne mondiale est surabondante alors que l’on manque de projets d’investissements. Il in-dique également que le taux d’intérêt des obligations publiques (dites OAT) est négatif à l’échéance de 5 ans et égal à 0,9 % à l’échéance de 10 ans. Comme il y a cette année une inflation de l’ordre de 2,3 % en France, cela signifie que lorsque l’État français s’endette de 1 milliard d’€ à 10 ans, il s’enrichit en pouvoir d’achat réel (2) de 1,4 million d’€. S’endetter est donc « une bonne affaire » pour le Trésor public. Enfin, Xavier Ragot évalue les possibilités d’endettement de l’État à 100 milliards d’€, car le coût de la dette supplémentaire restera très faible.

Philippe Aghion, professeur au Collège de France, fait un autre raisonnement : il part du constat que « la solvabilité à long terme d’un pays dépend de la différence entre le taux de croissance du PIB et celui du taux d’intérêt. Plus cette différence est grande, plus le pays sera capable de réduire sa dette publique par rapport à son PIB à long terme » (3). Comment ne pas être d’accord avec cette proposition qui nous amène à être optimistes puisque la croissance du PIB en 2021 sera très élevée du fait du rattrapage (autour de 6,75 %) et autour de 4 % en 2022 ? On est très loin des taux d’intérêt réels actuels qui sont négatifs.

En résumé, on sait maintenant que la France n’a pas besoin de se désendetter à court terme, car cela ne lui coûte presque rien et que personne – en particulier la Banque Centrale Européenne (BCE) qui a racheté l’essentiel de la dette française – ne lui en fait la demande. On sait également qu’elle peut s’endetter plus, mais la question est alors de se demander s’il est pertinent de dépenser plus dans le futur.

2) Il est pertinent de dépenser plus, mais à condition que l’on soit extrêmement attentif sur la manière dont les cibles seront choisies et sur la qualité du pilotage et de la coordination des actions menées sur le terrain par les différents acteurs

A) Le choix des cibles : un exercice délicat, car il y a pléthore de cibles pertinentes

1ère question : y-a-t-il un critère primordial pour choisir les cibles ?

Oui, il faut ne retenir que les dépenses qui exercent leurs effets sur le long terme, ce qui revient à privilégier les investissements au détriment de la consommation.

2ème question : peut-on distinguer plusieurs catégories de cibles ?

Il y en a trois :

La première a trait aux deux crises mondiales : la crise climatique et la crise sanitaire.

La deuxième est plus spécifique à la France : l’objectif est de rattraper les retards que nous avons pris par rapport à d’autres pays développés, en investissant dans l’éducation, la recherche, la technologie, l’innovation, le numérique, l’énergie, l’industrie et les relocalisations.

La troisième est d’une nature différente des deux précédentes : les deux crises climatique et sanitaire ont engendré une crise sociale qui a impacté, soit des personnes fragilisées et précaires, soit des salariés souvent mal payés et peu considérés qui se sont révélés être indispensables au fonctionnement de l’économie et de la société françaises. Pour ces deux catégories, des dépenses publiques étaient nécessaires pour les aider à trouver (ou retrouver) du travail ou revaloriser leurs revenus.

3ème question : quelle est la finalité première visée au travers de ces dépenses d’investissement ?

Leur objectif commun est de permettre à la France de demeurer dans le peloton de tête des pays démocratiques au cours du vingt-et-unième siècle. Elles visent toutes à offrir à nos enfants et petits-enfants des progrès dans tous les domaines cités ci-dessus (climat, santé, éducation, recherche etc…). Probablement, certaines personnes me taxeront d’optimisme plus ou moins béat alors que nous vivons une époque de grands bouleversements. Je leur demanderai simplement de regarder la liste des cibles visées proposée ci-dessus : si les objectifs relatifs aux crises climatique et sanitaire ne dépendent pas seulement de la France, nous avons par contre la maîtrise des autres dépenses, ce qui est déjà beaucoup.

4ème question : quels seront les effets de ce surcroît de dépenses sur la croissance à long terme et la dette publique ?

Tous ces dépenses auront pour résultat d’augmenter ce que les économistes appellent « la croissance potentielle » : celle-ci dépend des capacités des hommes et des équipements à produire des biens et des services de qualité. Or, les décisions d’investissement vont toutes dans le même sens d’augmenter la croissance potentielle. Quoi de plus utile pour relancer la machine économique que d’éduquer les hommes, faire de la recherche, innover, développer l’industrie, relocaliser etc. Ainsi, à terme, la dépense, en faisant croître l’économie dans le futur, aura pour conséquence de réduire le poids de la dette par rapport au PIB.

5ème question : y-a-t-il des risques de se tromper de cible ?

Le risque est réel : il consiste à faire passer, sous couvert de l’appellation « investissement », toutes sortes de dépenses improductives ou inutiles comme les centaines de ronds-points qui n’auront aucun effet positif sur la croissance potentielle et au contraire pèseront sur les déficits budgétaires futurs et finalement sur la dette. Pour éliminer ce risque, il faudra disposer d’une institution capable de repérer et d’exclure tous les projets de « faux investissements » camouflés sous des présentations séduisantes. Le Haut-Commissariat au Plan pourrait être cette structure de pilotage.

B) La qualité du pilotage et de la coordination des actions menées sur le terrain par les différents acteurs est la condition nécessaire pour que les investissements soient productifs

Première remarque : l’État n’est pas le seul acteur responsable de la réussite d’un investisse-ment public. Comme le disent pertinemment Daniel Cohen, Président de l’École économique de Paris et Yann Algan, doyen associé des programmes pré-expérience à HEC Paris, dans une note du Conseil d’analyse économique, la crise « n’est pas résolue d’en haut, uniquement par un bon dosage de la politique économique, mais exige une coproduction de l’État et de la société toute entière ».
Prenons comme exemple une des rares initiatives de Donald Trump qui, bien conseillé par des hauts fonctionnaires considérés aujourd’hui comme des héros, a permis une réussite extraordinaire, ce que nous n’avons pas été capables de faire en Europe. Il s’agit de l’Operation Warp Speed lancée en avril 2020 pour développer des vaccins contre la COVID en 12 mois. L’idée géniale a été de solliciter l’ensemble des laboratoires et entreprises pharmaceutiques et de les financer tous pour un montant total de 11 milliards de $, quelles que soient leur taille, leur nationalité, et leur expérience en matière de vaccins, en espérant qu’il y aurait parmi eux des gagnants (4). La suite a été un modèle d’organisation entre les hauts responsables de l’administration de la santé et les entreprises privées pour accélérer tous les processus de décision. On voit bien dans cet exemple que la réussite a été conditionnée par la qualité des liens entre les secteurs public et privé. Dans un autre cas où il s’agirait de bâtir en France un nouvel hôpital, le Ministère de la santé, L’Agence Régionale de Santé (ARS), le maire de la ville, les entrepreneurs du bâtiment, les médecins exerçant dans le territoire, etc. devraient marcher d’un même pas, ce qui est rarement le cas en France à cause des embrouillaminis produits par notre millefeuille administratif.

Deuxième remarque : chacun des acteurs s’engagera sur des objectifs précis de performances en matière de coûts, de délais et de qualité et il sera régulièrement évalué au fur et à mesure du temps avec des indicateurs définis en début de planification.

Cette démarche peut être conduite avec succès, quels que soient les projets considérés, même ceux qui sont réalisés par des administrations publiques5, comme le Ministère de l’Éducation nationale. Ainsi, les dépenses d’investissement en matière d’éducation doivent être évaluées par des indicateurs tels que ceux retenus dans les rapports PISA effectués tous les trois ans par l’OCDE dans 79 pays auprès des élèves de quinze ans en matière de mathématiques, de lecture et d’écriture, et de sciences. Les deux principaux résultats publiés en décembre 2019 ont été décevants puisque la France ne progresse pas et stagne dans le milieu du tableau (autour de la 20ème place) et que l’école française a accentué les inégalités sociales au lieu de les réduire. Un seul exemple de ces inégalités : « En France, un élève défavorisé n’a qu’une chance sur six de fréquenter le même lycée qu’un élève très performant ». Nous verrons en 2022, avec le nouveau rapport PISA, si les choses ont évolué.

Troisième remarque : comme notre pays n’a pas encore acquis cette culture de l’évaluation, il serait souhaitable d’avoir une structure externe crédible et capable de maîtriser cette dé-marche de planification.
Le Haut-Commissariat au Plan est l’institution la plus pertinente pour jouer ce rôle d’animation dans ce processus de planification, mais encore faut-il qu’on lui donne suffisamment de moyens. Espérons qu’on fera appel à lui ou à une autre institution analogue pour animer le Plan France 2030.

On aura bien besoin d’un berger expérimenté accompagné de son chien fidèle pour conduire dans la bonne direction son troupeau de chèvres parmi lesquelles on trouvera toujours quelques gourmandes à l’esprit indépendant souhaitant aller brouter des délicieuses feuilles de chardon, de tanaisie ou de bardane loin des sentiers balisés.

(1) On peut écouter l’intervention de Xavier Ragot sur le site des JECO ou sur Youtube de JECO. Son exposé a eu lieu le vendredi 5 novembre 21 lors des journées de l’économie à Lyon (JECO) sur le thème de « Relances budgétaires : jusqu’où ».

(2) Les économistes utilisent la notion d’intérêt nominal qui est le prix payé par l’acheteur pour acquérir un titre et celle d’intérêt réel qui est égal au taux d’intérêt nominal – le taux d’inflation

(3) Voir son article dans le journal Le Monde du 8 octobre intitulé « Le discours alarmiste sur la dette publique est socialement dangereux et économiquement erroné »

(4) Voir sur mon blog l’article n° 28 racontant l’histoire de la découverte du vaccin à ARN messager par deux gagnants, la BioNTech et Pfizer

(5) Dans mon ouvrage intitulé « Réformer la France : mission impossible » j’ai expliqué aux pages 77 à 83 comment on pouvait mesurer le volume de la production et des facteurs de production des administrations publiques et donc leur productivité.

AUKUS, un camouflet pour la France, mais aussi une opportunité pour l’UE de faire un bond en avant vers plus d’autonomie politique 

Les six premiers mois d’exercice du pouvoir par Joe Biden n’ont pas été un long fleuve tranquille pour les Européens, car celui-ci nous a réservé quelques surprises de taille. Faisons un point très rapide sur ses principales décisions.

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  • Les écarts entre les engagements et les décisions prises par Biden

Certaines décisions sont fidèles à celles annoncées, elles concernent deux sujets :

  • La politique économique intérieure avec le lancement de deux plans massifs, celui de relance « Covid-19 » de 1 900 milliards de $ suivi du deuxième de 2 250 milliards de $ étalé sur huit ans consacré notamment à la rénovation des infrastructures et à des investissements sociaux.
  • La politique internationale concernant le climat avec le retour dans l’Accord de Paris, la lutte contre la pandémie dans le cadre de l’OMS, et le renouement avec des instances internationales comme l’ONU et l’OTAN.

Deux décisions inattendues sont venues contredire les promesses de Biden qui avaient proposé une nouvelle ère de coopération intense entre les États-Unis et l’Europe.

  • Le premier accroc concerne le départ précipité des Américains d’Afghanistan sans qu’il y ait eu la moindre concertation avec les Européens sur les modalités et les dates du retrait. Le moins que l’on puisse dire, c’est que cette décision solitaire n’avait rien d’élégant vis-à-vis des Européens, en particulier des Anglais et des Français, car ceux-ci avaient fait partie de la coalition internationale montée contre les talibans par George Bush dès 2001 et y sont restés jusqu’en août 2021, date de départ du dernier soldat américain.
  • Le deuxième accroc est plus grave, car il concerne le degré de confiance que l’on peut accorder à Joe Biden. 

Il s’agit de cette fameuse affaire AUKUS acronyme avec A pour Australie, KU pour United Kingdom, et US pour United States. Le 15 septembre, à 23 h, Biden annonce l’existence d’AUKUS qui est un pacte de sécurité signé par les trois pays. Il prévoit que l’Australie soit dotée à terme de sous-marins à propulsion nucléaire pour contrer l’influence de la Chine dans la zone Indo-Pacifique. Cette annonce est un camouflet pour la France, car la négociation de cet accord a été cachée jusqu’au dernier jour par les trois pays alors que l’Australie depuis 2016 s’était engagée à acheter à Naval Group (1), la société contrôlée à 62,49 % par l’État français, douze sous-marins à propulsion conventionnelle pour un montant de 31 milliards d’euros, dont 8 pour la France. La coopération sur le terrain entre les deux pays avait commencé avec des équipes d’Australiens installées à Cherbourg et de Français à Adelaïde pour construire le nouveau chantier naval. La moindre des choses aurait été, qu’entre alliés, la France soit tenue au courant de la préparation de ce pacte.

Après l’exposé des faits, passons maintenant à une analyse géopolitique des décisions prises.

  • Les deux grands choix stratégiques de Biden

Peut-être suis-je dans l’erreur, mais je crois qu’il est possible de distinguer dans les décisions prises deux choix fondamentaux qui ne changeront pas durant toute la durée du mandat du Président.

  • 1er choix fondamental : « America first » ou « l’Amérique d’abord », et abandon du rôle de « gendarme du monde »

Sur ce plan, Joe Biden n’est pas différent de Donald Trump. Sa mission première est de s’occuper du peuple américain, c’est ce qu’il dit tous les jours et ce qu’il a fait avec ses deux plans de relance. Et en matière de politique étrangère, il va poursuivre ce qu’il vient de faire en Afghanistan, il cherchera à se retirer plus ou moins de plusieurs régions du monde, comme le Moyen-Orient ou l’Afrique.

  • 2ème choix fondamental : priorité à la « guerre géopolitique » avec la Chine

L’AUKUS est la plus récente manifestation de son obsession de contrer la montée en puissance de la Chine.  La zone Indo-Pacifique sera son terrain privilégié d’action et l’océan Atlantique Nord ne l’intéressera plus guère.

C’est une chance pour la France et l’Europe de pouvoir prendre conscience des fondamentaux qui guideront l’Amérique dans les années qui viennent, car de nouvelles opportunités s’ouvrent à elles pour progresser dans la voie d’une plus grande autonomie.

  • Les opportunités que nous offre le Président américain pour progresser vers une plus grande autonomie de l’Europe

 La France et l’Union Européenne ont intérêt à développer leur coopération concernant la zone Indo-Pacifique pour deux raisons :

  • La première est que, dans cette région, vivent les 3/5ème de la population mondiale qui produisent 60 % de la richesse mondiale. C’est elle qui va connaître le taux de croissance le plus élevé de la planète. Or l’UE, qui est encore aujourd’hui la plus grande économie du monde avec 20 % du PIB mondial, a basé sa croissance sur ses capacités exportatrices exceptionnelles comme celles de l’Allemagne ou des Pays-Bas.
  • La deuxième concerne la France qui est le seul pays de l’UE ayant de nombreux territoires dans la région (2) représentant 9 millions de km2 de zone exclusive, où sont déployés 7 000 militaires et habitent environ 2 millions de personnes, et c’est la seule puissance nucléaire de l’UE.

L’Indo-Pacifique est donc un enjeu majeur à la fois économique, politique, diplomatique et de défense. La France a besoin de l’Europe, car elle ne peut, seule, s’occuper d’un territoire aussi vaste et l’UE doit s’appuyer sur la France pour se développer dans la région. On peut imaginer que Joe Biden ne se serait peut-être pas comporté de la même manière si le contrat avait été signé en 2016 avec un groupe d’entreprises européennes dont auraient fait partie Naval Group, mais aussi l’allemand ThyssenKrupp et peut-être d’autres industriels.

Où en est l’Europe aujourd’hui dans sa relation avec ces pays implantés dans cette zone de l’Indo-Pacifique, et comment celle-ci doit-elle évoluer ?

  • Tout d’abord, sur un plan économique et financier, remarquons que les échanges commerciaux sont déjà considérables puisqu’ils représentent 1.500 milliards d’euros en 2019, soit le flux commercial le plus élevé de la planète entre deux zones géographiques. L’UE est par ailleurs le plus important investisseur dans ces pays, bien supérieur aux États-Unis, et le plus gros contributeur en aide au développement.
  • D’autre part, sur un plan politique, comme l’écrit Françoise Parly, notre ministre de la Défense, dans son remarquable article publié dans le journal Le Monde , « L’ironie de l’histoire, c’est que les Européens venaient juste de concevoir une stratégie pour l’Indo-Pacifique quand ce partenariat Aukus a été rendu public » (3). Autre signe positif de solidarité : les trois représentants des instance européennes, Josep Borrell, haut représentant pour les relations extérieures a déclaré que « ce n’est pas une affaire bilatérale mais cela affecte l’UE dans sa totalité ». La Présidente de la Commission Ursula von der Leyen a estimé que « l’un de nos États membres a été traité d’une manière inacceptable. Nous voulons savoir ce qui s’est passé et pourquoi » et Charles Michel, le Président du Conseil européen a dénoncé « un manque de loyauté et de transparence. Il nous faudra avoir une explication franche ».

Pour le futur, que doit-on attendre ou espérer, en particulier du côté des dirigeants des pays européens ?

Pour la plupart des anciens pays de l’Europe de l’Est, le parapluie américain avec l’OTAN, même s’il n’est plus parfaitement étanche, demeure l’élément clef de leurs préoccupations en face de l’impérialisme russe plutôt que les problèmes relatifs au bassin indo-pacifique.

Pour les autres pays, il me semble difficile d’imaginer que les plus perspicaces n’aient pas considéré que cet échec était celui de l’Europe et donc le leur. Partant de ce constat, ils ont dû en tirer comme conséquence qu’il était urgent d’avancer plus vite dans le sens d’une Europe autonome. Ils seront ainsi tentés de rejoindre les positions du Président Macron, le seul dirigeant européen qui, ayant anticipé ce type de problème avec les États-Unis, avait préconisé une Europe plus « souveraine » en matière de défense, de sécurité, d’économie et de technologie. Toutefois, même si le président français avait vu juste, il aura besoin, comme à chaque fois pour faire avancer l’Europe, que l’Allemagne aille dans le même sens, ce qui n’est pas évident : les deux candidats à la Chancellerie pour remplacer Mme Merkel, Olaf Scholz du SPD et Armin Laschet de la CDU/CSU ne sont pas des personnalités très innovantes en matière de politique économique. Le modèle de la ménagère souabe qui ne dépense jamais plus qu’elle ne gagne et a horreur de la dette n’a pas entièrement disparu de leur subconscient. D’autant que les règles budgétaires adoptées par l’Allemagne en 2009 ressemblent comme deux gouttes d’eau au comportement de la ménagère : « Le frein à l’endettement » exige que l’État fédéral ne dépasse jamais un déficit structurel de 0,35 % du PIB et que les régions n’aient aucun recours à l’emprunt, sauf en cas de crise aigüe (comme celle du COVID).

Plus généralement, selon Moritz Schularick, professeur d’économie à l’Université de Bonn, « L’Allemagne n’est pas entrée dans l’ère de la société du risque. Nous ne sommes pas bien préparés à ce qui va venir… Or, nous sommes à un moment où, face, notamment, au enjeux climatiques, l’anticipation – et donc la prise de risque – est plus que jamais nécessaire (4). A défaut d’écouter les nombreux jeunes économistes allemands comme Moritz Schularick qui leur conseillent de relancer les économies de l’Allemagne et de l’Europe grâce à l’emprunt, peut-être Olaf Scholz ou Armin Laschet seront-ils plus attentifs aux arguments d’un chef d’entreprise comme Joe Kaeser, patron de Siemens : « Il faut en finir avec l’esprit de clocher politique en Europe. Il est urgent de voir plus grand et plus loin et de faire de l’UE une puissance économique mondiale, capable de rivaliser à armes égales avec les américains et les chinois. La meilleure façon d’y parvenir est d’adopter une politique étrangère, économique et de sécurité commune » (4).  On croirait entendre Emmanuel Macron.

 

(1) Naval Group est la société qui a remplacé la DCNS en juin 2017 pour poursuivre sa mission fondamentale de construction et d’entretien de l’ensemble des navires de combat de défense français dont les sous-marins nucléaires, les frégates et le porte-avions Charles-de-Gaulle.

(2) Les départements de la Réunion et de Mayotte, les collectivités de Nouvelle Calédonie et de Polynésie, Wallis et Futuna et les Terres australes et antarctiques (TAAF).

(3) Voir l’article du Monde du 25/09/21 dont le titre résume bien l’enjeu fondamental « Soit l’Europe fait face, soit l’Europe s’efface ».

(4) Voir l’article du journal Le Monde des 19 et 20 septembre 21 sur l’Allemagne intitulé « Derrière la prospérité, la vulnérabilité ».

La politique menée par Joe Biden est-elle un modèle pour l’Europe ?

Lorsque le 20 janvier 2021, j’ai écouté Joe Biden prêter serment, j’étais satisfait de savoir qu’il allait remplacer un être malfaisant qui venait de s’illustrer une dernière fois en appelant ses partisans à venir manifester au Capitole entraînant la mort de cinq personnes. Mais j’avoue qu’en même temps, je m’interrogeais sur la capacité du nouveau président à faire des réformes, même s’il les avait évoquées depuis son élection. Aujourd’hui, le bilan est aisé à faire : des réformes très importantes ont été faites et plus rapidement que prévu. Joe Biden s’avère être un grand président réformateur, à l’opposé de sa caricature que Donald Trump appelait méchamment « Sleepy Joe ».

Manhattan, New York. November 09, 2020. Times Square tribute to president elect Joe Biden.

Nous, Européens, avons deux raisons de nous réjouir de l’arrivée de Biden. La première est évidente : la donne internationale est entièrement rebattue, en particulier dans notre relation avec la Chine, les États-Unis n’étant plus un adversaire, mais un allié. La deuxième relève d’un autre ordre : les États-Unis et l’Europe, qui sont en 2018 les deux zones les plus riches du monde, avec respectivement 24 % et 18,6 % du PIB mondial, rencontrent des problèmes proches avec l’arrêt de leur économie engendré par la pandémie. L’étude de la manière dont Biden s’y prend pour résoudre les problèmes de relance économique peut nous être utile pour trouver des solutions en Europe. Examinons ces deux dimensions.

Première partie 

 L’arrivée de Joe Biden réinsère les États-Unis dans les grandes négociations 

concernant la planète et donne à l’Europe les moyens d’y jouer un rôle majeur

Deux exemples emblématiques permettent d’illustrer ces deux points :

  1. Le retour des États-Unis dans l’Accord de Paris 

Sur ce dossier le plus important pour le futur de l’humanité, le remplacement de Donald Trump par Joe Biden est essentiel puisque les USA sont le deuxième plus grand pays émetteur de gaz à effet de serre derrière la Chine avec 15 % des émissions. Comme les trois plus grands pollueurs, la Chine, les USA et l’Europe se retrouveront à Glasgow du 1er au 12 novembre pour la COP 26, on peut s’attendre à ce que la Chine et les États-Unis utilisent le thème du climat pour chercher à montrer qu’ils en sont les meilleurs défenseurs. Cela aura des effets positifs pour la planète car cette surenchère les amènera à prendre des engagements plus importants qu’auparavant. L’Europe, la zone du monde de loin la plus avancée dans ce domaine, sera en position plus favorable que d’habitude pour promouvoir l’esprit de l’Accord de Paris. 

  • Le rôle indispensable joué par l’Europe dans la reprise des négociations concernant le Traité de non-prolifération des armes nucléaires

Les États-Unis, dont la priorité géopolitique est tournée vers la Chine, a besoin d’un partenaire fort et crédible pour l’aider à gérer les multiples conflits se développant dans des zones proches de l’Europe (Afrique, Proche et Moyen-Orient) et même en Europe avec la Russie et l’Ukraine.

L’exemple du Traité de non-prolifération des armes nucléaires, dit « Accord de Vienne » signé le 14 juillet 2015 par l’Iran avec l’Union Européenne, les cinq membres du Conseil de sécurité de l’ONU, dont les Etats-Unis, plus l’Allemagne illustre la manière dont le rôle de l’Europe va évoluer avec le changement intervenu dans la présidence américaine. Rappelons que le 8 mai 2018, Donald Trump avait décidé le retrait des USA de l’accord de Vienne et annoncé des sanctions économiques majeures à l’égard de l’Iran. Cette décision a entraîné une période de très forte tension entre l’Iran et les USA, l’Europe se désolidarisant d’avec la position américaine en s’efforçant de maintenir des liens avec l’Iran. Avec l’arrivée de Joe Biden qui souhaite réintégrer l’accord de Vienne, les Européens jouent les conciliateurs entre les deux adversaires qui, pour l’instant, ne souhaitent pas négocier directement.

Ce rôle de conciliateur se manifeste dans d’autres situations comme par exemple celle des combats à la frontière de l’Ukraine et de la Russie pour lesquels le Président américain est bienheureux de pouvoir s’appuyer sur l’Allemagne et la France, les deux pays impliqués dans ce qu’on appelle le « quartet format Normandie » avec la Russie et L’Ukraine. L’Afrique est également un terrain où les États-Unis ont besoin de l’Europe et en particulier de la France pour contrer l’avancée de la Chine et lutter contre le djihadisme.

Deuxième partie

Les enseignements que doit tirer l’Europe de la politique de Biden 

pour relancer plus rapidement et plus fortement son économie

L’observation des décisions prises par Biden nous aide à faire le bon diagnostic sur la crise actuelle et à choisir les bons leviers pour relancer l’économie européenne.

  1. Ne pas se tromper de diagnostic sur la situation économique de l’Europe

Comme les États-Unis et les autres pays du monde, face à la pandémie, l’Europe a décidé des mesures de confinement qui ont provoqué un arrêt brutal de son activité. Cette crise ne ressemble en rien aux précédentes comme la grande crise de 1929 ou celle des années 2007/2008 dont les causes originelles se situaient dans les secteurs bancaire et financier et dont les effets s’étaient ensuite propagés dans la sphère réelle. En 2020, l’essentiel de l’outil de production au sens large, aussi bien les hommes que les équipements, est toujours en place et prêt à redémarrer. On l’a bien vu au 3ème trimestre 2020 où, avec le déconfinement, la croissance et l’investissement sont repartis immédiatement. Il ne faut donc pas se tromper de diagnostic : l’Europe est en sous-activité, non pas parce que la demande est déprimée, mais parce que la Covid-19 nous empêche d’aller travailler. Si la pandémie recule, les multiples freins seront alors levés et l’économie pourra redémarrer, mais à un rythme qui ne sera pas suffisant si rien de plus n’est fait, comme l’a réalisé Biden.

  • L’Europe doit-elle suivre l’exemple des États-Unis : mettre son économie « sous haute pression » ?

Jean Pisani-Ferry explique que cette notion de « haute pression » (1) a été utilisée par l’économiste Arthur Okun, conseiller de Lyndon Johnson, qui a préconisé de viser un taux d’emploi de la main-d’œuvre le plus proche possible de 100 %, donc quasiment une économie sans chômage. Dans cette situation, la main-d’œuvre habituellement au chômage (chômeurs de longue durée, minorités ethniques, personnes peu qualifiées, isolées, pauvres etc.) retrouvent du travail, ce qui procure deux effets positifs, une croissance plus forte et une amélioration du niveau de vie de ces catégories. C’est précisément ce qu’a fait Biden avec son plan de relance « Covid-19 » de 1 900 milliards de $ décidé le 11 mars, suivi d’un 2ème plan de 2 250 milliards de $ étalé sur huit ans consacré notamment à la rénovation des infrastructures et à des investissements sociaux. L’économie des USA est déjà repartie et la croissance devrait être en 2021 de + 6 % avec un taux de chômage compris entre 2 à 3 %. On est loin de ces performances en France avec un taux de chômage de 9 % et en Europe de 7,5 %. 

Peut-on accélérer comme l’ont fait les USA ?

Je propose deux réponses à cette question :

Première réponse : l’Europe dispose des moyens financiers susceptibles de faire la même chose que les États-Unis 

L’Europe a la meilleure signature du monde avec les États-Unis. L’épargne mondiale est immense et elle cherche des placements sûrs, même avec des intérêts négatifs. La Commission européenne, l’Allemagne et même la France peuvent s’endetter autant qu’elles le souhaitent car les banquiers et financiers ont toute leur confiance, comme on a pu le constater pour l‘emprunt de 750 milliards d’€ lancé par la Commission ou pour celui de 100 milliards de la France. Si besoin était, la Commission européenne, de même que la France, pourrait lancer un nouvel emprunt, et ainsi mettre sous tension nos économies. Or, à l’évidence, nous n’en sommes pas encore là, comme on va le voir.

Deuxième réponse : le modèle décisionnel de Europe des 27 est encore fort éloigné de celui des États-Unis  

Prenons l’exemple du plan de 750 milliards d’euros décidé en juillet 2020 par le Conseil européen qui doit être financé par des emprunts obtenus par la Commission européenne. Réussir à se mettre d’accord sur un tel plan après de nombreuses semaines de tractations a déjà été un exploit : en effet, il a fallu qu’Angela Merkel change de doctrine et fasse pression sur les pays dits « frugaux » pour les convaincre de financer certains États du sud. Ensuite, l’autre difficulté tient au fait que la Commission pour pouvoir emprunter a besoin que chacun des 27 pays lui donne son accord sur le plan négocié avec elle. Ces navettes entre la Commission et les États rallongent les délais puisque, par exemple, il est prévu que du 1er janvier au 30 avril 2021, les 27 pays doivent envoyer leur plan définitif à la Commission qui les validera afin que les Parlements ensuite donnent leur autorisation. Ainsi, ce plan décidé en juillet 2020 par le Conseil européen donnera lieu à des premiers versements presqu’un an après alors que des pays comme l’Italie, l’Espagne ou la Grèce en ont un besoin urgent. Joe Biden n’a pas eu besoin de consulter les cinquante États pour engager les dépenses de ses deux programmes… En cette période de crise aigüe, la lenteur n’est pas une qualité. 

Un autre sujet de préoccupation concerne la taille des plans de relance. On a vu ci-dessus que Biden n’a pas lésiné en matière de dépenses, d’autant que Trump avait fait de même auparavant. Du coup, l’économie américaine a déjà redémarré dès le premier trimestre et l’année 2021 connaîtra une croissance forte. Il n’en est pas de même pour l’Europe où l’activité est encore stagnante et le chômage élevé. Dans un article précédent j’avais préconisé pour la France « une relance plus forte que celle prévue dans le plan initial ». (2) Je n’ai pas changé d’avis : pour mettre nos économies « en haute pression », la France et l’Europe doivent chacune accroître leurs dépenses d’investissement plus qu’il est prévu dans leur premier plan de relance. J’entends déjà les cris d’orfraie que ne vont pas manquer de pousser les grands prêtres de l’orthodoxie financière pour lesquels il y a trois péchés mortels, l’inflation, le déficit et l’endettement. Malheureusement, il y a encore en Europe pas mal de ces grands prêtres qui raisonnent comme par le passé alors que tout a changé : l’inflation a disparu, le déficit et l’endettement ne sont pas des maladies, mais au contraire les seuls remèdes pour relancer rapidement nos économies arrêtées.

Ce n’est pas le moment de se replier, mais au contraire de prendre des risques, comme a su le faire Joe Biden. Puissent nos dirigeants européens le comprendre.

  • Voir l’article du Monde des 28/29 mars 21 de Jean Pisani-Ferry intitulé « Vive l’économie sous haute pression » 
  • Voir article 29 de mon blog publié le 19/02/21

Pourquoi les pays européens ont-ils des performances en matière sanitaire et économique bien moins bonnes que celles des pays d’Asie et d’Océanie ?

Les deux économistes Philippe Aghion et Patrick Arthus ont écrit un article dans le journal Le Monde du 25 février intitulé « La stratégie Zéro Covid a montré sa supériorité sur les plans sanitaire et économique ». J’ai jugé qu’il présentait un tel intérêt que j’ai souhaité vous le faire connaître et ma première partie sera consacrée à la présentation de leur diagnostic. Dans la deuxième partie, je tenterai d’expliquer pourquoi les performances des pays européens sont si différentes de celles des pays d’Asie et de l’Océanie.

  1.  Première partie : les deux politiques choisies pour traiter la pandémie et leurs résultats : le « Stop and Go » et le « Zéro Covid ».

1er § Les deux politiques de « Stop and Go » et de « Zéro Covid ».

La politique de « Stop and Go » a été adoptée par tous les pays européens : lorsque le nombre de contaminations devient très élevé, la décision est prise de procéder à un confinement qui peut durer 4 à 6 semaines. Celui-ci est efficace et le nombre de cas chute jusqu’à un point très bas. Le confinement est alors levé et progressivement le nombre de cas recommence à augmenter pour finir par être trop élevé et exiger de nouvelles mesures de restriction, confinement ou couvre-feu, et le même cycle repart.

La politique de Zéro Covid a été choisie par de nombreux pays d’Asie comme la Chine, Taiwan, le Vietnam, le Japon, la Corée, le Laos, et la Thaïlande, et les deux pays d’Océanie, l’Australie et la Nouvelle-Zélande : lorsque la pandémie commence à se développer, « décision de confinement très strict, amenant le nombre de cas de Covid-19 à un chiffre très faible, puis capacité à Tester, Tracer, Isoler » le petit nombre de cas qui réapparaitraient, ce qui implique le suivi des déplacements de la population, des règles strictes d’isolement des malades et des cas contacts, des reconfinements locaux très stricts en cas de réapparition de cas ». 

En France, le triptyque proposé par l’Assurance Maladie nous invite à faire les trois choix de Tester, Alerter (en prévenant les contacts et en communiquant la liste des contacts récents au médecin traitant et à l’Assurance Maladie) et protéger en s’isolant pendant 10 jours si on est testé positif ou 7 jours si on est un cas contact. Comme vous pouvez le constater, ce triptyque est formulé dans des termes proches du modèle Zéro Covid où l’on teste, on trace et on isole. La question sera de savoir si la réalité correspond aux prescriptions de l’Assurance maladie.

2e § Les résultats des deux politiques sur les plans sanitaire et économique

« La politique de Zéro Covid a montré sa supériorité sur le plan sanitaire. Pour l’ensemble des pays qui l’ont adoptée, le nombre maximal de cas quotidiens a été de 7 000 ; il a été de 350 000 en Europe (zone euro, Royaume-Uni, Suède, Danemark). Le nombre total de morts dues au Covid-19 est de 20 000 dans les pays Zéro Covid contre 750 000 en Europe », un chiffre 37,5 fois plus grand. 

« Il en va de même sur le plan économique. Dès avril 2020, le secteur des services, qui est le plus touché par les restrictions sanitaires, est repassé fortement en croissance positive, alors qu’il est toujours en récession en Europe ».  Ces mêmes pays ont retrouvé fin décembre 2020 leur niveau d’activité du 4e trimestre 2019, alors qu’en Europe, il est inférieur de 6 points. En 2021, leur croissance va se poursuivre alors que l’Europe ne parviendra pas à revenir à la situation de fin 2020. En résumé, l’écart de croissance mesuré par Philippe Aghion et Patrick Arthus entre ces pays et l’Europe est de 10 points de PIB, ce qui est considérable. Pourquoi de tels écarts entre ces deux groupes de pays ?

  • Deuxième partie : les causes de ces considérables écarts de performances

Pour faire notre diagnostic, je propose de comparer successivement comment l’Europe s’y est prise par rapport aux deux zones géographiques championnes du monde en matière de lutte contre la pandémie. 

1er § Les raisons des écarts de performances entre l’Europe, l’Australie et la Nouvelle Zélande 

Qu’avons-nous en commun avec les Australiens et les Néo-zélandais ? Avant tout nos valeurs démocratiques auxquelles on pourrait ajouter la langue anglaise et la pratique du rugby, mais sans le Haka des Kiwis.  Les différences sont importantes, puisqu’il s’agit de deux îles ayant une densité démographique très faible et une culture de la vie en plein air. Les pays d’Europe, au contraire, connaissent une mobilité plus importante, une densité élevée dans les villes et sont une destination majeure pour de nombreux voyageurs. La France a huit frontières, elle a de nombreux travailleurs frontaliers et n’a pas de règles communes avec les autres pays européens.

Ces différences expliquent pourquoi il est plus aisé de contrôler les frontières dans des îles que dans les 27 pays de l’Union Européenne. Il faut tout de suite remarquer que l’Australie et la Nouvelle-Zélande ont immédiatement mené des politiques drastiques de fermeture des frontières aux étrangers non résidents et de mise en quarantaine obligatoire surveillée par la police et l’armée de toute personne entrant dans ces deux pays. De plus, dès qu’un foyer de contamination est apparu, toute la zone concernée a été immédiatement confinée pendant plusieurs jours afin que tous les cas contacts soient repérés, tracés et isolés. Cela a été le cas par exemple pour Aukland, la plus grande ville de 1,7 millions d’habitants de la Nouvelle Zélande qui a été confinée pendant trois jours après avoir détecté trois personnes infectées. Autre différence avec l’Europe et en particulier la France, la population de ces deux pays « se plient sans difficultés aux directives de leurs dirigeants qui, depuis le début de la pandémie, ont pu gagner leur confiance ». Cela fait trois avantages par rapport à l’Europe qui n’a pas mis en place un dispositif permettant de contrôler les entrées des étrangers non résidents, dont une partie des habitants n’a pas respecté les règles d’isolement de 10 jours pour les personnes positives et de 7 jours pour les personnes contact et enfin dont les instruments de traçage comme le logiciel StopCovid n’est pas utilisé par suffisamment de monde.

2e § Les raisons des écarts de performances entre l’Europe et les pays d’Asie

Comment fonctionne le dispositif de Zéro Covid dans les pays asiatiques ? L’exemple de la ville de Wuhan où les premiers cas de Covid-19 sont apparus est intéressant : après un confinement de plus de 2 mois, plus de 9,8 millions d’habitants de la ville ont été testés, dont 300 positifs, entre le 14 mai et le 1er juin 2020. Il est clair que les autorités n’ont pas eu besoin de demander à ces personnes si elles étaient volontaires, car elles avaient en main les moyens de savoir qui devait être testé. Tout le système chinois fonctionne ainsi : les données sur les personnes sont fournies par des organisations à la botte du parti communiste sans l’accord des particuliers. Les sources d’information sont multiples, comme la vidéosurveillance, les données bancaires, la Commission nationale de santé, le ministère des transports, l’administration de l’aviation civile etc. Avec ce type d’outils, les individus peuvent être suivis dans leurs déplacements et repérés s’ils quittent leurs habitations alors qu’ils sont confinés. La Corée du sud, Hong Kong procèdent de la même manière en vérifiant grâce à des dispositifs numériques que les individus respectent la quarantaine ou le confinement : comme le téléchargement et l’usage de ces logiciels est obligatoire sur les mobiles, si un utilisateur se déconnecte, il est immédiatement sanctionné. Singapour utilise également la vidéosurveillance, mais est plus respectueux de la vie privée. Quant aux pays comme le Laos ou la Thaïlande, où les moyens technologiques de surveillance sont moins développés, ou le Vietnam, le modèle de fonctionnement reste le même : la distanciation sociale et une meilleure acceptation sociale des contraintes collectives font partie de leur culture. Si les autorités disent de faire telle ou telle action, ils le feront sans hésiter. Et les résultats sont là comme au Laos ou au Cambodge qui n’ont connu aucun décès lié au Covid 19.

Revenons maintenant à nos européens, ou plutôt à nos gaulois. Pour être bref, on peut constater que l’ensemble du dispositif « confinement, test, traçage et isolement » n’est pas aussi bien respecté en France qu’en Asie pour deux raisons :

  • La première tient au manque de sérieux d’une petite partie de la population française

Il y a une minorité de français profondément égoïstes qui se fichent de répandre la pandémie chez leurs concitoyens en ne respectant pas les préconisations sanitaires : ils sortent dans les périodes où cela est interdit, ils ne respectent pas les gestes barrières comme mettre un masque ou se laver les mains, ils se rassemblent en groupe massif sans respecter les distances, ils ne restent pas chez eux quand ils sont contaminants et ils ne font pas circuler l’information lorsqu’ils sont positifs ou cas contacts. Ces mauvais citoyens développent des contaminations en cascade capables de compromettre le succès des confinements ou des couvre-feu.

  • La deuxième tient à notre conception des libertés individuelles et à notre degré d’acceptabilité sociale concernant les mesures contraignantes.

La pratique asiatique du « tracking » consistant à suivre les déplacements des personnes grâce au GPS est inacceptable pour les Européens, d’autant que l’on ne leur a même pas demandé leur autorisation et que l’on utilise pour cela des données intimes issues des dossiers médicaux, bancaires etc. De même, il leur est insupportable que des personnes extérieures puissent savoir en permanence s’ils sont ou pas chez eux.  C’est pour protéger nos libertés individuelles que notre gouvernement, l’Assurance maladie et Santé publique ont fait le choix de nous considérer comme des personnes responsables capables de gérer nous-mêmes ces problèmes en nous proposant des règles à respecter : c’est pour cela par exemple que le logiciel de traçage Stopcovid n’est utilisé que par les personnes volontaires et que les conditions et les délais d’isolement à leur domicile sont laissés dans les mains des contaminés et des cas contacts. Ce choix sociétal, conforme à nos valeurs, n’est pas à remettre en cause, mais, comme il est coûteux, tant en termes économique que sanitaire, il fallait choisir une autre voie pour faire reculer la pandémie. C’est le choix qu’ont fait l’Union Européenne et la France en se lançant dans une campagne massive de vaccination qui est la seule solution efficace. Je ne suis pas sans ignorer comme vous les difficultés rencontrées pour monter en puissance, la principale cause étant l’insuffisance des productions et des livraisons de doses par rapport à ce qui avait été promis par les laboratoires pharmaceutiques. Ces problèmes n’ont pas entièrement disparu aujourd’hui, mais nous sommes dès à présent dans une phase de croissance de plus en plus rapide permettant d’atteindre rapidement un nombre de vaccinés significatif qui devrait se traduire à terme par une baisse des personnes infectées et des décès. Même si les nouvelles ne sont pas bonnes aujourd’hui, avec la montée des vaccinations l’espoir d’une décrue est réaliste. 

  • Voir l’article du Monde du 16/02 intitulé « la stratégie payante de Wellington et Camberra »

Les trois actions prioritaires à mener pour sortir de la crise sanitaire et économique, d’abord vacciner en masse, puis faire une relance plus forte que celle prévue dans le plan initial et augmenter la dette publique pour financer cette relance

Je souhaite vous convaincre que ces trois propositions d’action n’ont rien d’utopiques et peuvent être menées à bien dans la France d’aujourd’hui. Il faut simplement les faire dans le bon ordre et commencer par vacciner un nombre suffisant de français.

Doctor wearing protective visor and surgical gloves injecting COVID-19 vaccine into patient’s arm
  1.  Première priorité : vacciner en masse la population française

On sait depuis longtemps comment lutter efficacement contre les virus : par exemple, pour la variole et la rougeole, il faut atteindre un taux de vaccination égal à 95 % pour que les 5 % restant soient protégés. Pour l’hépatite B, 50 % suffisent. Pour la grippe annuelle, la préconisation de l’OMS est d’avoir 75 % de vaccinés chez les personnels de santé, les personnes âgées de plus de 65 ans et les plus fragiles.

Pour la pandémie de Covid 19, il est trop tôt pour savoir quel sera le taux de vaccination optimal, car on ignore encore quels seront les vaccins finalement utilisés ou quelle sera leur efficacité pour traiter les variants. Mais, selon Arnaud Fontanet, directeur du département de santé globale de l’Institut Pasteur, « Il faudrait plus de 50 % de personnes immunisées par vaccination ou par infection naturelle pour que le virus arrête de circuler de façon épidémique » (1). Ainsi, plus vite on aura dépassé le seuil des 50 %, plus vite le Covid reculera, et finira par disparaître.

Il n’y a pas d’autre solution, même si une multitude de vaccinosceptiques et de complotistes s’acharnent à nous expliquer que la vaccination a des conséquences sur notre santé bien pires que la pandémie. J’ai rencontré autour de moi ce type de personnage et j‘ai été attristé par leur discours mensonger tenu également par des spécialistes de la santé où seul le faux a droit de cité. 

  • Deuxième priorité : le redémarrage d’une économie arrêtée exige une relance plus forte que celle prévue dans le plan de relance
  • Ce qui a été fait jusqu’à aujourd’hui : le chômage partiel et le plan de relance
  • Le chômage partiel

Cette mesure consiste à prévoir que si une entreprise est en activité réduite, le salarié n’est pas licencié et touche 70 % de son salaire brut. L’entreprise perçoit une indemnité de l’État en compensation. Cette décision a été très pertinente, car elle a permis de garder un maximum de salariés disponibles pour reprendre leur travail dans une situation de sécurité à la fois financière et psychologique. Il y a eu jusqu’à 8,6 millions de personnes en chômage partiel au mois d’avril 2020, soit le tiers des salariés, ce qui était considérable. 

  • Le plan de relance de 100 milliards d’euros décidé en septembre 2020

Ce plan avait pour principal mérite de s’inscrire dans le long terme, en particulier avec l’amélioration de la compétitivité des entreprises et la mise en œuvre d’un plan de transition écologique. La pertinence de ce plan demeure et il faut le mettre en œuvre, car le long terme reste une priorité, mais la dégradation actuelle de la situation sanitaire exige d’être beaucoup plus ambitieux en matière de dépenses de relance.

  • Ce qu’il va falloir faire, un plan de relance d’une taille très supérieure à 100 milliards d’€

Deux raisons justifient d’augmenter le plan initial de plusieurs dizaines de milliards d’euros :

  • Première raison : la situation sanitaire va rester dégradée plus longtemps que prévu et il faut donc prévoir plus d’aides spécifiques pour des catégories de personnes particulièrement touchées par l’arrêt des activités économiques. 

Depuis mars 2020 jusqu’à aujourd’hui et encore pendant quelques mois, nous serons dans une situation de très grande instabilité avec des périodes de tension extrême puis de calme pandémique, engendrées par l’alternance des confinements, des déconfinements et des couvre-feu. La vie est très dure pour beaucoup de nos concitoyens privés de leur famille, de leurs amis, de leur travail, de leurs ressources financières, de leurs loisirs, se retrouvant seuls, appauvris, stressés et sans espoir immédiat de remonter la pente.

C’est le cas par exemple du monde étudiant comme le montre une enquête intitulée « Crise sanitaire : la précarité des étudiants augmente » (2) dont j’ai extrait quelques phrases : « Un tiers des étudiants déclare avoir rencontré des difficultés financières et parmi eux, la moitié les considère comme plus importantes que d’habitude. La cause principale est l’annulation des jobs étudiant, 6 étudiants sur 10 ont arrêté, réduit ou changé leur activité rémunérée ». « Ce sont principalement les dépenses d’ordre alimentaire qui ont posé problème aux étudiants concernés ».     « La précarité touche plus sévèrement les filles » parce qu’elles sont plus nombreuses à être boursières et avoir arrêté leur activité rémunérée. Enfin, près de la moitié des jeunes ayant des problèmes matériels ont présenté le signe d’une détresse psychologique contre 24 % des étudiants sans souci d’argent ».

  • Deuxième raison :  la France est en retard dans un certain nombre de domaines majeurs conditionnant notre futur, il faut donc investir immédiatement pour être prêts à rebondir après la pandémie

Le diagnostic sur les faiblesses de notre économie est fait depuis longtemps et la pandémie en a révélé d’autres. Dans une longue liste, je choisirai quelques secteurs où beaucoup reste à faire :

Le secteur de la santé dont nous avons pu mesurer l’état d’impréparation lorsque la pandémie a démarré.

Le secteur de la recherche et du développement dont le poids économique dans le PIB en 2017 (2,2 %) est nettement inférieur à celui du Japon (3,26 %), de l’Allemagne (3,02 %), de la Suède (3,4 %), des États-Unis (2,84 %), la Chine nous ayant déjà rattrapés.

Le secteur de l’éducation où les performances des élèves en mathématiques et en français en primaire et au collège continuent de chuter comme le montre l’enquête « Cycle des évaluations disciplinaires réalisés sur échantillon (CEDRE). « La proportion d’élèves en difficulté en mathématiques continue d’augmenter pour atteindre près d’un élève sur quatre en fin de collège. En CM2, le groupe des élèves les plus faibles comprend une majorité d’élèves (54,4% en 2019 contre 42,4% en 2014 » (3).

Le secteur des nouvelles mobilités où les besoins de nouvelles infrastructures et des moyens de transport nécessiteront des investissements massifs.

…..

Dans tous ces secteurs, des investissements supplémentaires de plusieurs dizaines de milliards d’euros sont à programmer dans les années qui viennent. Ils sont indispensables pour soutenir le développement des activités du secteur privé et donneront immédiatement du travail aux nombreuses personnes actuellement sans emploi.

Toutes ces dépenses d’aides à court terme et d’investissements à long terme exigeront des ressources financières nouvelles qui ne sont pas prises en compte dans le budget 2021 alors que la loi de finances prévoit des emprunts de 260 milliards d’euros, avec un déficit public de 8,5 % du PIB et une dette publique de 122,4 % du PIB. Or, rappelons que       les règles de gestion qui avaient été adoptées par l’Europe dans le traité de Maastricht en 1992 étaient que le déficit public d’un pays ne devait pas dépasser 3 % du PIB et la dette publique 60 % de ce même PIB. Ce grand écart entre les règles et les réalités est-il gérable ?                              

  • Le respect des deux normes de bonne gestion en cette période de pandémie aurait été une erreur impardonnable

J’avais montré dans mon livre (4) que, lors de la crise de 2007-2008, le respect de ces deux règles de « gestion d’un bon père de famille » avaient été catastrophique, car il avait conduit à mettre en place des plans de rigueur dans les pays d’Europe qui avaient prolongé la crise alors qu‘il aurait fallu au contraire faire comme les États-Unis qui s’étaient relevés beaucoup plus vite en pratiquant des politiques budgétaire et monétaire expansionnistes. Heureusement, cette erreur n’a pas été répétée, en particulier parce que l’Allemagne qui avait été la grande prêtresse de l’équilibre budgétaire a enfin compris que lorsqu’il y a le feu dans la maison, il vaut mieux appeler les pompiers plutôt que se contenter d’éteindre la chaudière (5).

Peut-être certains parmi vous me feront-ils remarquer que mon propos est séduisant, mais qu’il est malheureusement complétement irréaliste puisque la France s’endette déjà énormément et que l’on ne peut pas surcharger encore plus la bête. Ma réponse figure dans le paragraphe suivant.

  1. Troisième priorité : la France a aujourd’hui des capacités d’endettement permettant de faire ces investissements supplémentaires

Le problème de la dette est simple à formuler : la France a besoin d’argent et elle doit trouver des personnes et des organismes lui faisant confiance. Sur quoi repose la confiance ? sur le fait que le pays pourra rembourser sa dette et payer chaque année les intérêts. Or la France n’a aucun problème pour rembourser sa dette puisqu’elle peut se financer en permanence en vendant des obligations sur les marchés que nous pouvons d’ailleurs nous-mêmes acheter par l’intermédiaire de nos banques. La France a une des meilleures signatures du monde parce qu’elle appartient à la zone euro et que la Banque Centrale Européenne (BCE) est susceptible d’acheter autant de titres français qu’elle veut sur le marché secondaire où les titres déjà émis sont échangés. Elle détient d’ailleurs les trois quart des titres émis par la France en 2020. Un des meilleurs signes de la confiance accordée à la France se retrouve dans les taux d’intérêt pratiqués : le 4 février, les obligations à 10 ans émises par le Trésor français ont été vendues au taux d’intérêt négatif de – 0,25%, ce qui signifie que les prêteurs, pendant 10 ans, non seulement ne toucheront pas un centime d’intérêt, mais ils sont même d’accord pour payer un intérêt de 0,25%. Ainsi, plus l’État français s’endette, plus il gagne de l’argent, ce qui est tout de même paradoxal, mais les liquidités sont considérables dans le monde et les placements en titres de la zone euro sont les plus sûrs du monde avec ceux libellés en dollars. 

Pour l’instant, tout va bien dans le royaume de France en matière de dette, mais y-a-t-il des risques ou des problèmes pour le futur ?

Le risque principal concerne les intérêts à payer  

En matière de dette publique, c’est le coût de la dette (ce que l’on appelle le service de la dette) qui est important plus que son montant. Or, ce coût est actuellement proche de 0%. Il ne le sera pas toujours. Les économistes sont d’accord pour estimer que la remontée des taux d’intérêt n’est pas pour demain, mais dans quelques années, si l’activité redevient forte, des risques inflationnistes pourront apparaître entraînant à terme des hausses des taux décidées par la BCE. Mais, le problème actuel n’est pas là, il s’agit de relancer la machine en investissant dans des infrastructures indispensables.

L’autre problème est le remboursement de la dette

C’est un sujet sur lequel s’écharpent nos politiques et même les économistes. Abordons tout de suite le sujet qui fâche : l’annulation de la dette. Ne pas rembourser la dette, c’est envoyer un très mauvais signal aux prêteurs qui n’auront plus confiance dans notre signature. Ils exigeront des taux d’intérêt plus élevés, hypothèse que MM. Mélenchon et Montebourg n’ont apparemment pas envisagée ou feint d’ignorer.

La dette doit donc être gérée et réduite quand cela est possible : il n’y a que trois moyens pour le faire : le premier est l’inflation, mais celle-ci ne se décrète pas. Le deuxième est la hausse des impôts, mais celle-ci n’est pas opportune dans cette période dépressive, sauf si elle touchait seulement les catégories les plus aisées et les entreprises ayant de gros profits tirés d’une rente. Le troisième – la meilleure solution – c’est la croissance, et on a vu que celle-ci pouvait être activée dès 2021 puisque l’on connaît les secteurs à privilégier et que l’on sait que la France peut s’endetter beaucoup plus que prévu sans conséquence sur la qualité de sa signature (6). Alors pourquoi hésiter ?

  • Arnaud Fontanet « Pas de vie normale sans vaccination massive » dans Polytechnique insights
  •  « Crise sanitaire : la précarité des étudiants augmente » dans « l‘Étudiant » publié le 23 novembre 2020
  • « En maths, les élèves français continuent à décrocher » journal Libération 1er octobre 2020
  • « Réformer la France : mission impossible ? » édit L’Harmattan décembre 2016
  •  Dans l’article 26 de ce blog, intitulé « L’Europe est de retour », je décris le virage à 180 degrés de Mme Merkel
  • Réformer les administrations publiques aurait permis d’avoir un taux de croissance potentielle très supérieur de l’économie française, mais il aurait fallu la faire en début de mandat.

De l’invention à la mise sur le marché du vaccin à ARN messager développé par BioNTech et Pfizer pour contrer l’avancée du Covid-19

Ma source principale d’information est l’article remarquable signé par Chloé Hecketsweiler et Nathaniel Herzberg intitulé « Covid-19 : la saga des vaccins à ARN messager » publié dans « Le Monde Science et Médecine » du 2 décembre 2020

Drew Weissman et Katalin Kariko, les 2 inventeurs

L’année 2020, que l’on aurait de bonnes raisons de qualifier « d’annus horribilis » recèle néanmoins des trésors d’initiatives méritant d’être découverts parce qu’ils montrent que des hommes sont capables de se surpasser pour accomplir des exploits extraordinaires en coopérant dans des situations extrêmes. Parmi ces initiatives, j’ai choisi d’évoquer l’aventure humaine ayant conduit à la mise sur le marché du vaccin développé par BioNTech et Pfizer, l’un des deux vaccins à base d’ARN messager, le 2èmeétant celui de Moderna dont l’histoire est d’un égal intérêt, mais dont la narration m’aurait obligé à accroître considérablement le nombre de caractères de cet article.

Plantons d’abord le décor : le 1er patient infecté par le Covid-19 (le « patient zéro ») a été diagnostiqué le 1er décembre 2019 dans la province d’Hubei. Le 21 décembre 2020, l’Agence européenne du médicament et la Commission européenne ont donné leur accord pour mettre sur le marché le vaccin BioNTech et Pfizer, soit un délai d’une année, alors qu’il y a encore peu de temps, on considérait que cela prendrait des années.

L’histoire de ce vaccin est fascinante parce qu’elle met en valeur la contribution d’une multitude d’acteurs intervenant en accéléré au cours des trois étapes de son invention d’abord, puis de l’innovation, et enfin de sa production industrielle de masse.

  1. Les acteurs intervenant pendant la première étape, les inventeurs, Katalin Kariko, puis Drew Weissman qui l’a rencontrée devant la photocopieuse

Si j’étais romancier, j’écrirais l’histoire de Katalin Kariko : née en Hongrie il y a 65 ans dans une famille modeste, elle est embauchée à 23 ans par le Centre de recherche biologique de Szeged où elle se passionne déjà pour l’ARN messager. Faute de moyens suffisants pour conduire ses recherches, elle décide de quitter la Hongrie en 1985 avec son mari et sa fille pour émigrer aux États-Unis, mais il lui faut déjà passer le rideau de fer. Katalin raconte : « Nous partions sans rien. Enfin si, un peu d’argent que la famille avait collecté. Mais nous n’avions pas le droit de sortir de devises du pays à l’époque. Nous l’avons caché dans l’ours en peluche de la petite ». 

Deux ans plus tard, Katalin Kariko est embauchée à Philadelphie comme chercheuse par la prestigieuse université de Pennsylvanie UPenn dans le département de cardiologie. Tout semble bien parti, car Katalin a été repérée comme une chercheuse à haut potentiel, mais les choses vont peu à peu se dégrader car, pour Katalin, l’ARN messager demeure la piste de recherche à privilégier alors que dans son université, c’est l’ADN qui est la voie royale de la recherche. En effet, jusqu’alors, selon Bruno Pitard, directeur de recherche (CNRS) au centre de cancérologie et d’immunologie Nantes-Angers « Aucun produit à base d’ARN messager n’avait dépassé la phase 2 d’un essai clinique, ni en cancérologie, ni en immunologie, ni en en virologie ». Son entêtement va être sanctionné en 1995 : non seulement elle ne sera pas titularisée, mais elle sera rétrogradée comme simple chercheuse et chassée du département de cardiologie. Elle hésite à partir, puis décide de rester pour poursuivre sa recherche malgré le petit salaire et le peu de considération de ses collègues. Elle restera seule jusqu’en 1998 où elle va rencontrer Drew Weissman devant la photocopieuse. L’échange a été le suivant selon Katalin : « Bonjour, je suis Kati, je fais de l’ARN. – Moi, c’est Drew, je fais un vaccin contre le sida avec de l’ADN. Enfin, j’essaie, ça ne marche pas. Tu crois que tu pourrais faire de l’ARN pour moi ? ». Drew Weissman est un jeune médecin immunologiste sorti du célèbre laboratoire d’Anthony Fausi au NIH. Katalin n’est plus seule, à partir de ce jour ils vont travailler ensemble jusqu’à aujourd’hui. Une première publication est faite en 2005 où ils expliquent comment des modifications des structures de l’ARN permettent de « recouvrir l’ARN d’une cape d’invisibilité ». Ces progrès dans la recherche n‘avaient rien changé au statut de Katalin qui explique : « La plupart des gens nous prenaient pour des dingues. Dans l’université comme à l’extérieur. Au National Institutes of Health (NIH), on nous écoutait poliment mais on n’y croyait pas une seconde ». « Ils m’ont dit que jamais, dans l’histoire de l’établissement, un chercheur rétrogradé n’avait été titularisé ».

Imperturbable, le binôme va poursuivre ses recherches sur l’ARN : depuis 2005, ils vont progressivement franchir des étapes pour purifier l’ARN afin d’empêcher toute réaction immunitaire non contrôlée. Et en 2015, ils achèvent leur grand œuvre « en logeant leur précieuse molécule dans des nanoparticules lipidiques, des sortes de sphères électriquement chargées à double pellicules de graisse qui se dissoudront une fois entrées dans les cellules ».  L’invention est achevée, place à l’innovation.

2. Les acteurs intervenant dans la deuxième étape, les responsables de l’innovation Ugur Sahin et Ozlem Tureci

Ugur Sahin et Ozlem Tureci sont un couple de médecins turcs qui ont créé la startup BioNTech à Mayence en Allemagne en 2010. Fils d’ouvrier, Ugur Sahin est arrivé en Allemagne à 4 ans. Il a fait des études supérieures en se passionnant pour l’immunologie et en enchaînant les postes d’enseignant-chercheur. Comme il souhaite aider ses semblables en les soignant, il devient entrepreneur et crée une première entreprise Ganymed Pharmaceuticals en 2001 et la revend en 2016 1,28 milliard d’euros. Au dire de Steve Pascolo, un de ses concurrents, « C’est un génie scientifique, médical et entrepreneurial ».  Il va le démontrer en invitant Katalin Kariko à faire une conférence à Mayence le 17 juillet 2013. Selon Katalin, « Il était attentif, direct, enthousiaste, simple. Je me suis sentie appréciée. Nous avons beaucoup parlé et constaté que nous avions été élevés de manière similaire ». « A la fin de la journée, il m’a proposé d’être vice-présidente de l’entreprise ». « Il avait de vrais projets cliniques. J’avais 58 ans, je voulais que mon travail serve vraiment aux malades. J’ai accepté ».

Ugur Sahin qui avait acheté la licence pour exploiter l’ARN inventé par Katalin Kariko met la moitié des 1 500 employés de BioNTech sur le projet afin de sélectionner les ARN les plus performants en matière de réponse immunitaire. Quatre formules sont retenues, l’invention de Katalin s’est transformée en innovation portée par BioNTech. Reste maintenant à savoir comment passer de l’innovation à la production industrielle de masse. 

  • Le deal réussi passé par Ugur Sahin avec le groupe pharmaceutique mondial Pfizer

Kathrin Jansen est la responsable du département vaccin du groupe Pfizer aux 88 000 employés. Ugur Sahin a travaillé avec elle, il a apprécié ses compétences et son sérieux scientifique. Elle a également une qualité importante pour Ugur, elle est allemande, comme lui. Kathrin Jansen, qui a la réputation d’être très exigeante, se laisse convaincre : comme elle l’explique dans le Wall Street Journal « Cette technologie n’avait pas encore fait ses preuves. Mais potentiellement, elle avait tout pour faire de meilleurs vaccins contre la grippe ». Habituellement, les laboratoires préfèrent développer des médicaments plutôt que des vaccins, car c’est plus profitable, mais ce vaccin, de même type que celui de la grippe qui exige une nouvelle injection chaque année, a une rentabilité potentielle importante. Ugur Sahin, qui a une entreprise de petite taille, signe avec Pfizer un accord de partage des coûts futurs de développement et des bénéfices, en gardant la propriété du produit. Le 27 juillet, les deux entreprises lancent la phase 3 des tests cliniques. Elles sollicitent le 20 novembre l’Agence européenne du médicament et la Food and Drug Administration (FDA) américaine pour être autorisées à commercialiser le nouveau vaccin. La FDA donne son feu vert le 12 décembre, l’Agence européenne le 21 décembre. La machine à produire des vaccins peut augmenter ses cadences, car la fabrication avait démarré bien avant les autorisations.

Dans cette course de relais, BioNTech et Pfizer sont arrivés les premiers, mais ils ont gagné seulement d’une courte tête, Moderna, leur concurrent qui a également choisi l’ARN comme solution, a été autorisé hier par l’Agence européenne du médicament à lancer la commercialisation, et d’autres groupes pharmaceutiques vont suivre. Le marché du vaccin contre le Covid-19 va exploser et il est intéressant de voir quels sont les acteurs en présence.

4. Les grands acteurs face au grand marché

  • Les grands groupes pharmaceutiques privés

La plupart des grands groupes mondiaux flairant une nouvelle source de profit se sont immédiatement positionnés sur ce marché en y investissant 5 milliards de $.  On trouve, outre Pfizer, Johnson & Johnson, Merck & Co, Glaxo-Smithkline, Sanofi-Pasteur, et Astra-Zeneca. Les premiers arrivés, comme Astra-Zeneca, qui a été autorisé par le Royaume-Uni à se mettre sur le marché, seront ceux qui profiteront le plus de cette manne.

  • Les grands acteurs publics 

Je n’avais pas encore jusqu’à présent évoqué le rôle des États qui est pourtant essentiel en matière de financement :  aux États-Unis, l’opération Warp Speed qui est un partenariat public-privé a prévu de mettre à disposition de six entreprises un montant global de 11 milliards de $ de subventions ou de préachats de doses de vaccin afin de produire et vendre des vaccins. Parmi celles-ci, on trouve Moderna, la concurrente de BioNTech et Pfizer qui a été particulièrement gâtée puisqu’après avoir déjà été aidée par deux subventions d’un montant total de 955 millions de $, elle a eu accès à un nouveau financement de 1,53 milliards de $ dans le cadre du Warp Speed. Pour une petite entreprise, récupérer 2,5 milliards de $, c’est un pactole. Quant à Sanofi et GlaxoSmithKline, ils ont eu droit à 2,1 milliards de $ de financement. Quand on compare les 11 milliards du public aux 5 milliards du privé, on constate que, sans l’aide des États, la course aurait duré plus d’un an.

Enfin, deuxième contribution du secteur public qui n’est pas budgétée et donc invisible, mais qui est importante, celle des hôpitaux publics. Ceux-ci servent de supports naturels pour conduire les essais cliniques. Par exemple, en phase 2, qui permet d’évaluer la tolérance et l’efficacité du vaccin, des petits groupes de patients atteints de la maladie ont été traités en milieu hospitalier afin qu’ils soient surveillés médicalement.

  • Les Fondations

Ces organisations mettent des sommes importantes à la disposition des laboratoires pour lutter contre le Covid-19 : la plus importante est la « Coalition for Epidemic Preparedness Innovations » (CEPI) qui rassemble des fonds privés comme la fondation Gates et des contributions publiques faites par des États européens. 1,1 milliard de dollars ont été mis à disposition de neuf entreprises.

En résumé, les inventeurs, les entrepreneurs innovateurs et les industriels producteurs en grande série sont des acteurs majeurs qui peuvent parfois courir très vite, mais ils ont besoin d’être aidés, et heureusement les acteurs publics ont été présents. Qu’ils n’oublient pas toutefois que leur fonction en matière de recherche n’est pas seulement financière. Ils doivent aussi être capables de détecter les signaux faibles en matière de recherche afin que des personnes comme Katalin Kariko, au parcours improbable et hors des sentiers battus, et possible prix Nobel, ne soient pas laissées au bord du chemin.

L’élection de Joe Biden et le départ de Donald Trump sont-ils des évènements positifs pour la France et l’Europe ?

La plupart des décisions prises en quatre ans par Donald Trump ont eu pour conséquences d’aller contre les intérêts de l’Europe au travers de deux catégories de comportement :

  • La première catégorie concerne le détricotage systématique de ce que l’on appelle le multilatéralisme qui a pour but de produire des accords entre pays de tailles inégales sur les grands problèmes mondiaux comme la paix, la pauvreté, le climat ou la santé. 
  •  Sur le climat, Donald Trump avait quitté l’accord de Paris alors que les États-Unis qui émettent 15% des gaz à effet de serre mondiaux sont le 2ème pays pollueur après la Chine. Joe Biden a annoncé que les États-Unis réintègreraient l’accord de Paris au premier jour de sa présidence le 20 janvier. Il prévoit un plan d’investissement de 2 000 milliards de $ sur 4 ans dans les énergies vertes et les infrastructures et a l’intention d’intervenir pour que les autres pays soient plus ambitieux en matière d’objectifs climatiques.
  • Sur la santé, Trump, en pleine épidémie du Covid-19, a décidé le 8 juillet 2020 de quitter l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). Joe Biden a annoncé que les États-Unis, qui sont le plus gros contributeur à cette organisation, réintègreront l’OMS.

Bien que la liste des agressions du Président américain sur le multilatéralisme soit longue, je ne m’y attarderai pas, considérant que les deux exemples du climat et de la santé sont suffisamment probants pour montrer que Donald Trump est un personnage funeste puisqu’il a mis en danger l’humanité tout entière par ses décisions.

  • La deuxième catégorie de comportement a trait aux agressions multiples s’exprimant au travers de paroles et d’actes hostiles vis-à-vis des pays d’Europe. L’Allemagne est la cible préférée de Donald Trump, car sa santé insolente lui est insupportable : l’excédent commercial de 67 Milliards de $ en 2019 et l’insuffisante participation de l’Allemagne au budget de l’OTAN a fait de l’Allemagne un quasi ennemi que Trump déclare considérer comme presque aussi menaçante que la Chine. Cela explique qu’il ait décidé le départ d’environ 10 000 militaires américains basés en Allemagne et menacé d’augmenter les taxes sur les importations européennes et en particulier sur les voitures de luxe allemandes. L’arrivée de Biden va changer radicalement ce type de relation conflictuelle, celui-ci s’est exprimé ainsi : « L’Amérique que j’envisage ne souhaite pas tourner le dos au monde ou à ses alliés – nos alliés les plus proches. En effet, le peuple américain comprend que ce n’est qu’en travaillant avec nos amis que nous pouvons maîtriser les forces d’un monde en rapide évolution … ». Ainsi, les européens seront de nouveau considérés comme des alliés et des amis et la défiance sera remplacée par un retour de la confiance.

Comme le « méchant » Trump » va être remplacé par le « bon » Biden, on pourrait être tenté de penser que les choses vont être simples maintenant pour l’Europe et la France. Pour imaginer comment les relations transatlantiques risquent de se développer dans le futur, je propose tout d’abord d’aller voir du côté des américains quelle sera leur politique intérieure et internationale probable et quels sont les souhaits de Joe Biden concernant les relations avec l’Europe et la France. Puis, dans un deuxième temps, j’examinerai comment la France et l’Europe devront se positionner par rapport aux États-Unis.

1er temps : La politique probable de Joe Biden et ses souhaits relatifs aux relations avec l’Europe et la France.

La politique intérieure sera la priorité immédiate de Joe Biden, car trois problèmes considérables l’attendent dès le premier jour de sa présidence : tout d’abord, le COVID-19 que Donald Trump a ignoré ostensiblement alors que les États-Unis sont le pays du monde ayant eu le plus de cas recensés (12 millions) et de décès (257 000 morts), avec une croissance actuelle rapide des contaminations. Ensuite, l’Amérique est coupée en deux camps qui ne se supportent plus et que Biden souhaite rapprocher, sinon réconcilier, comme il l’a expliqué le 8 novembre dans son premier discours après son élection : « Je m’engage à être un président qui ne cherche pas à diviser, mais à rassembler. Soyons cette nation que nous savons pouvoir être : une nation unie, une nation forte, une nation guérie ». Enfin, le troisième challenge consiste à s’attaquer aux faiblesses structurelles de l’économie américaine en lançant un grand programme appelé « Build, Back better » qui vise à rénover les infrastructures dégradées et à lutter contre la précarisation, la dégradation de la santé et la sous-éducation d’une partie de la population.

En matière de politique internationale, les États-Unis souhaitent reprendre leur place dans l’accord sur le nucléaire iranien. Sinon, il ne faut pas s’attendre à de grands changements concernant la priorité donnée à la zone indopacifique qui est la région du monde connaissant le développement économique le plus rapide et où surtout est présente la Chine, le seul pays du monde ayant l’ambition et des moyens pour contester le leadership américain. Cette focalisation sur la Chine n’est pas sans conséquence sur la relation avec l’Europe car, pour Biden, il s’agit de « construire un front uni avec les alliés et les partenaires des États-Unis pour affronter les comportements abusifs et les violations des droits de l’homme » commis par Pékin. (1) Et il enfonce le clou un peu plus fortement encore en déclarant que « les principes du multilatéralisme libéral, complétés, lorsque cela est absolument nécessaire, par l’armée américaine et la volonté de l’utiliser conduisent une masse critique de puissances mondiales à s’aligner sur les objectifs fondamentaux des États-Unis ». (1) On ne peut pas être plus clair : les pays européens, en tant qu’alliés et amis, doivent s’aligner sur la position américaine pour contenir la progression de la Chine. Quelle doit-être notre réaction ?

2ème temps : le positionnement à trouver par la France et l’Europe par rapport à l’arrivée de Joe Biden

Concernant les relations entre les deux partenaires transatlantiques, trois domaines méritent d’être évoqués dans la mesure où la négociation sera nécessaire pour trouver un bon accord.

Le premier concerne la Chine à propos de laquelle les États-Unis demandent à l’Europe un alignement total. Je vous laisse le soin d’interpréter la réponse donnée par Jean-Yves Le Drian et Heiko Maas, les deux ministres des affaires étrangères français et allemand : « Nous avons intérêt à faire front commun pour répondre à sa montée en puissance avec pragmatisme, tout en conservant les canaux de coopération qui nous sont nécessaires pour faire face, avec Pékin aux défis globaux que sont la pandémie de COVID-19 et le changement climatique ». (2)

Le deuxième domaine est relatif au rôle déjà assumé par l’Europe et la France pour gérer les conflits au Sahel, au Moyen Orient, en Méditerranée, au Proche Orient, dans le Golfe, aux Balkans, au Caucase etc. Bien que les États-Unis soient un État à vocation hégémonique, cela ne devrait pas leur poser de problèmes que l’Europe continue à s’occuper de ces nombreuses régions du monde, compte tenu de leur préoccupation majeure tournée vers l’Asie.

Le troisième domaine est le prolongement des avancées vers plus d’intégration politique et économique en Europe ayant eu lieu en 2020. En effet, face aux agressions de Donald Trump, Angela Merkel a changé de comportement et porté avec la France le plan de relance de 750 milliards d’euros. (3)  L’approfondissement de la souveraineté européenne doit rester une priorité pour s’affirmer dans un monde où la Chine et les États-Unis vont continuer à s’affronter. Je ne suis pas sûr que Joe Biden souhaite avoir à négocier avec une Europe plus forte et plus autonome, mais si celle-ci réussit à se renforcer, il se fera vite une raison.

(1) Le Monde des 25 et 26 octobre

(2) « Repenser le partenariat transatlantique » dans le Monde du 18/11/20

(3) Voir mon article précédent « L’Europe est de retour »  

L’Europe est de retour

A l’heure où j’écris, les nouvelles sont mauvaises, car la violente reprise de l’épidémie aura pour conséquence immédiate l’arrêt de la croissance et l’accroissement des faillites et du chômage. L’incertitude restera forte tant que l’épidémie ne régressera pas comme nous l’avions constaté à la fin du confinement.

Malgré ces informations préoccupantes sur notre avenir immédiat, y-a-t-il eu récemment des évènements susceptibles de nous donner quelques raisons d’être optimistes pour le futur ? oui, ils concernent principalement l’Europe.

J’avais signalé dans mes articles précédents qu’un vent de changement avait soufflé avec le renouvellement du Parlement européen en juin 2020 et la nomination de la nouvelle présidente de la Commission européenne, Mme Ursula von der Leyen qui, dès son arrivée, avait annoncé le lancement du Green Deal européen avec 1 000 milliards d’euros d’investissements pour atteindre la neutralité carbone en 2050. Il y avait longtemps que l’Europe n’avait pas proposé un projet aussi ambitieux dans des domaines essentiels, le réchauffement climatique et la protection de la biodiversité. C’était un premier pas très important montrant que l’Europe pouvait prendre le leadership sur un sujet majeur concernant l’humanité toute entière. Mais il y a eu mieux ensuite avec un saut majeur en matière politique que je vais maintenant expliquer en deux temps.

1er temps : le virage à 180° de Mme Merkel : la mise au rancart de la ménagère souabe

Wolfgang Schäuble, l’ancien ministre des finances de Mme Merkel de 2011 à 2017 a été le concepteur et le propagandiste de l’équilibre budgétaire en utilisant une figure populaire en Allemagne, la ménagère souabe. Celle-ci « est une sorte d’image d’Épinal qui incarne les vertus allemandes traditionnelles : une maison propre et bien tenue, une partie des revenus consciencieusement épargnée, une horreur de la dette » (1).

Rappel : lors de la grande crise de 2007/2008, ces notions d’équilibre budgétaire et de refus de l’endettement étaient au centre de la doctrine partagée par la Commission européenne, l’Allemagne et les pays dits frugaux (la Suède, les Pays-Bas, l’Autriche et le Danemark rejoints par la Finlande). Elles ont engendré des effets catastrophiques pour l’Europe : « les pays européens avaient besoin que la croissance reparte alors que l’équilibre budgétaire est un frein pour la reprise » (2) or, on a fait l’inverse en lançant dans tous les pays des plans de rigueur qui ont eu pour conséquence de déprimer la demande alors qu’il fallait la relancer. La pire des erreurs de pilotage économique a été d’appliquer cette doxa dans des pays comme l’Allemagne, l’Autriche, ou les Pays-Bas alors qu’ils n’étaient pas endettés et avaient des besoins massifs en matière d’investissements publics qu’ils pouvaient financer immédiatement. Cela aurait aidé le redémarrage de l’économie des pays du sud de l’Europe, qualifiés de « Club Med » par certains représentants des pays du nord.  

Le 26 mars 2020, lors de la réunion du Conseil européen, la proposition faite par neuf pays, dont la France, de créer un instrument de dette commun pour aider les pays en difficulté avait été rejetée par Mme Merkel et les pays dits « frugaux ». Et le 18 mai, la chancelière allemande a rejoint les positions d’Emmanuel Macron pour présenter avec lui l’initiative franco-allemande ayant débouché sur le plan de relance européen. En moins de 2 mois, Mme Merkel a pris un virage à 180° : l’équilibre budgétaire, l’endettement massif de l’État, la « ménagère souabe », tout a été mis à la poubelle. J’ai admiré l’extraordinaire rapidité du changement de sa pensée et sa capacité à en convaincre en quelques semaines sa famille politique, les conservateurs, et la population allemande. Comme elle l’explique dans son interview dans le journal le Monde du 28/29 juin, « Il est dans l’intérêt de l’Allemagne que l’UE ne s’effondre pas »… « dans ces circonstances, l’Allemagne ne peut pas seulement penser à elle-même, mais doit aussi à être prête à faire un geste de solidarité extraordinaire ». Ce geste a été incarné dans la proposition d’un plan de relance européen de 750 milliards d’euros en faveur duquel Mme Merkel s’est battue pour en montrer le bien-fondé à ses anciens alliés, les pays dits « frugaux ».

 2ème temps : le plan de relance européen, un pas important vers une Europe politique

L’Union Européenne a « changé de logiciel », car le plan de relance européen ne ressemble en rien à ce qu’avait fait l’Europe jusqu’alors. Décrivons son fonctionnement et ses innovations.

  • Les relations entre les institutions européennes et les États sont fondamentalement changées : c’est la Commission européenne qui s’endette au nom des 27 pays en lançant un emprunt sur 30 ans. Comme elle est considérée par le monde financier comme une des institutions dans laquelle on peut avoir le plus confiance (elle bénéficie du « triple A » qui est la meilleure notation possible), elle obtiendra des crédits avec les taux d’intérêt les plus bas possible, ce qui serait impossible à obtenir par un pays fragile.
  • Les ressources financières obtenues par l’emprunt seront allouées aux pays qui en ont le plus besoin. C’est la première fois qu’est introduit un principe de solidarité qui change la nature de la politique européenne.
  • Les pays en difficulté seront aidés par des subventions qui, à la différence des emprunts n’ont pas à être remboursés ; ce fonctionnement se rapproche des structures politiques fédérales comme les États-Unis ou l’Allemagne où le gouvernement central accorde des aides aux États ou aux länder en fonction de leur situation spécifique. Sur les 750 milliards empruntés, 390 seront versés sous forme de subventions (dont 70 à l’Italie, 60 à l’Espagne et 40 à la France) et les 360 restant pourront être prêtés aux pays qui le demanderont.
  • Enfin, l’emprunt sera remboursé par l’ensemble des États et pas seulement par les pays qui ont été aidés.

Ainsi, au même moment où la vague pandémique se répand sur notre planète entraînant chez les humains un accroissement massif du nombre de malades, de chômeurs, de pauvres, de personnes isolées et en situation précaire, il y a une nouvelle encourageante : l’Europe progresse vers plus de fédéralisme, de solidarité et d’intégration. Ces avancées ne sont pas très visibles pour le commun des mortels, mais elles sont très importantes, car l’Europe est la seule région du monde où les valeurs de démocratie et de solidarité progressent. Ce n’est pas le cas pour l’instant des États-Unis avec Trump, de la Chine avec Xi Jinping, de la Russie avec Poutine, du Brésil avec Bolsonaro, de la Turquie avec Erdogan et j’en passe et des meilleurs.

Enfin, pour terminer, attendons les résultats des élections américaines, car elles auront un fort impact sur le futur de notre Europe.

  • « Le Monde » du 8 septembre 2020
  • Jean Grandclerc « Réformer la France : mission impossible ? » éditions L’Harmattan 2016

 

Le plan de relance de 100 milliards d’€ et les conditions de la reprise de l’activité

Je n’ai pas de boule de cristal à ma disposition pour prévoir comment la pandémie va évoluer, mais si elle engendrait une nouvelle période de confinement équivalente à celle du 17 mars au 11 mai, ce que je vais écrire maintenant serait entièrement à revoir, car deux périodes d’arrêt complet de l’économie en une seule année seraient catastrophiques : en effet, le seul confinement du printemps provoquera en 2020 une baisse du PIB d’environ 10 % ( la pire récession depuis 1945) et une perte de 800 000 emplois malgré les mesures de chômage partiel et d’aides aux entreprises prises par le gouvernement. Un deuxième arrêt de l’activité multiplierait les pertes de croissance et d’emplois. Heureusement, cette hypothèse est peu probable et je vais pouvoir étudier les effets possibles du plan de relance gouvernemental sur la reprise de l’activité.

Auparavant, constatons que la reprise d’activité n’a pas attendu le plan de relance : selon l’INSEE dans son tableau de bord de la conjoncture, en août, « le climat des affaires et celui de l’emploi continuent de se redresser », c’est vrai également dans l’industrie manufacturière et dans les services, où « le rebond se poursuit », « l’opinion des entrepreneurs du bâtiment sur leur activité récente s’améliore de nouveau », et « le climat des affaires dans le commerce de détail poursuit son redressement ». Le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, fait le même diagnostic : « La reprise se passe un peu mieux que prévu. Trois secteurs en particulier ont été mieux orientés que prévu : l’automobile en amélioration très sensible, l’hébergement-restauration – certes à un niveau encore bas – et le bâtiment à 100 % de la normale en août » (1). Enfin, la Banque Publique d’Investissement France, dans une étude publiée le 17 septembre, confirme l’optimisme relatif des patrons : « Près de trois patrons sur quatre d’Entreprises de Taille Intermédiaire (ETI) et un patron de PME sur deux disent s’attendre à un retour rapide à une activité normale », c’est-à-dire dans les 6 mois (2). Ces chiffres n’ont rien d’étonnant, car ils reflètent simplement le fait que les hommes et les équipements étaient à l’arrêt depuis 2 mois, mais à partir du moment où les Français ont recommencé à dépenser, les entreprises ont immédiatement pu faire redémarrer leur activité.

Cela ne veut pas dire pour autant que les effets destructeurs de la pandémie sont terminés : l’élargissement de la reprise à d’autres secteurs et le fait que les aides de l’État (3)  seront réduites progressivement vont révéler qu’un certain nombre d’entreprises maintenues en vie jusqu’alors seront incapables financièrement de se relancer. Elles disparaîtront, entraînant de nouvelles destructions d’emplois et un taux de chômage qui atteindra 11 % au 1er trimestre 2021 selon la Banque de France alors qu’il avait baissé depuis plusieurs années et n’était plus que de 7,8 % lorsque la pandémie a démarré.

Abordons maintenant dans un 1er point l’impact du plan de relance sur la reprise. J’évoquerai dans un 2ème point une des raisons principales susceptible de faire réussir ou capoter le plan.  

1er point : les choix de politique économique sous-jacents du plan de relance de 100 milliards d’€, la réconciliation des frères ennemis, John Meynard Keynes et Jean-Baptiste Say

Ce plan de relance s’inspire de deux théories économiques qui ont pour habitude de se combattre, la 1ère est la théorie de la demande d’inspiration keynésienne et la 2ème la théorie de l’offre d’inspiration libérale. En introduction, disons quelques mots de ces deux théories avant d’examiner si elles influencent ou non le plan de relance. 

  • La politique de la demande effective d’inspiration keynésienne

Lorsqu’une économie est grippée et que, ni les entreprises, ni les ménages ne veulent ou ne peuvent desserrer les cordons de leur bourse, la seule solution pour Keynes est que l’État intervienne en émettant des emprunts, et donc en s’endettant massivement si nécessaire. Il accroît le déficit budgétaire, mais le plus important est de relancer l’économie en dépensant, soit lui-même avec des investissements publics, soit en les mettant à la disposition des ménages et des entreprises qui vont les utiliser en consommant et en investissant, entraînant ainsi une nouvelle vague de croissance et d’emploi. 

  • La politique de l’offre d’inspiration libérale

Jean-Baptiste Say a été un des premiers économistes à expliquer dans son Traité d’Économie politique paru en 1803 que « C’est la production qui ouvre des débouchés aux produits ». En termes modernes, cela signifie que les entrepreneurs en créant de nouveaux produits font naître de nouveaux besoins qui rencontrent les demandes des clients. La production et le chiffre d’affaires des entreprises augmentent entraînant des embauches, des salaires et des revenus qui vont ensuite venir engendrer de nouvelles demandes. Pour que ce mécanisme vertueux se développe, il faut que le système productif soit flexible ; s’il ne l’est pas, il faut intervenir. C’est ce que proposent les théoriciens de l’offre qui préconisent de lever les freins pesant sur les entreprises au travers de la fiscalité, des règlements, etc. Le marché du travail devra être également assoupli ; les entreprises pourront être aidées par des subventions lorsqu’elles investiront dans des secteurs jugés stratégiques (climat, nouvelles technologies, santé etc.).

En simplifiant, pour relancer une économie et l’emploi, le levier principal pour John Maynard Keynes est l’endettement public et le déficit budgétaire, pour Jean-Baptiste Say, cela exige de disposer d’un système productif efficace composé d’entreprises innovantes, flexibles et compétitives.

Le plan de relance est-il keynésien ou relève-t-il de la politique de l’offre ? 

Le plan de relance français est typiquement une politique keynésienne puisque d’une part, les 100 milliards qui seront dépensés par l’État viendront s’ajouter à la demande et stimuleront l’activité, et d’autre part, 80 % des 100 milliards seront financés par des dettes de l’État et donc contribueront à augmenter le déficit public. Remarquons que l’endettement de l’État va à l’encontre des règles habituelles édictées par l’Europe où le déficit budgétaire doit être inférieur à 3 % du PIB, mais ces règles n’ont plus aucune pertinence dans une situation de crise exceptionnelle. Tous les gouvernements ont d’ailleurs fait le même choix que la France, y compris l’Allemagne qui a changé de doctrine dont j’expliquerai dans mon prochain article les raisons et les conséquences sur la politique européenne. L’Europe a fait de même avec son propre plan de relance de 750 milliards d’€ financés par des emprunts lancés par la Commission européenne. « Quand la maison brûle, on ne compte pas les litres d’eau pour éteindre l’incendie ». Ajoutons que nous avons la chance de vivre dans une période exceptionnelle où l’argent est quasiment gratuit, l’Allemagne et la France pouvant même se financer à des taux d’intérêt négatifs pour des emprunts à court et moyen terme. 

John Maynard Keynes a-t-il définitivement gagné la bataille contre Jean-Baptiste Say ? Pour répondre, il suffit d’examiner les finalités visées par le plan de relance.

Celui-ci comprend trois grands axes de dépenses d’environ un tiers chacun.

1er axe : 30 milliards d’euros pour financer la transition écologique afin de réduire les émissions à effet de serre. On trouve dans cette rubrique des aides au transport par le train (SNCF, fret, petites lignes) des bonus écologiques auto, du soutien au vélo, de la rénovation énergétique des bâtiments publics, des logements, de l’industrie et de l’agriculture. Globalement, il s’agit de dépenses d’investissement à effet de long terme dans des secteurs jugés stratégiques.

2ème axe : 34 milliards d’euros affectés à la compétitivité des entreprises. Les décisions principales concernent une baisse de 10 milliards des impôts de production sur les entreprises, un renforcement de leurs fonds propres afin de les sécuriser en matière de trésorerie, des subventions ciblées sur des projets industriels, de la relocalisation des activités, et des aides à la transition numérique des TPE et PME. Ce 2ème « paquet » de financement relève clairement d’une politique de l’offre puisqu’il s’agit d’améliorer la compétitivité des entreprises.

3ème axe : 36 milliards consacrés à un volet de cohésion sociale et territoriale :

  • 16 milliards sont affectés à des mesures pour l’emploi (chômage partiel de longue durée, formation, plan jeunes), 
  • 9,5 milliards à la cohésion territoriale (construction de logements sociaux, aides au petit commerce, soutien aux collectivités) 
  • 10,5 milliards à la dépendance et au « Ségur de la santé »

Dans ce dernier axe, le volet emploi relève aussi de la politique de l’offre, car il améliore les capacités de production des salariés. Ainsi, le plan gouvernemental, même s’il emprunte des idées à Keynes, a pour objectif majeur de privilégier le long terme en aidant les entreprises à investir dans les secteurs d’avenir.  C’est son originalité et son intérêt par rapport aux plans habituels de relance de l’économie par la demande des ménages. Le message de Jean-Baptiste Say a été entendu par le gouvernement. Mais les Français le comprendront-ils également ?

2ème point : le comportement des Français

La faiblesse du plan réside dans le fait de savoir si les Français vont manifester de la confiance dans les choix retenus. Tout dépendra en effet de la manière dont les ménages vont réagir en matière de consommation et les entreprises en matière d’investissement. La consommation des ménages représente 69 % du PIB, l’investissement des entreprises 13 %. La plupart des revenus des Français n’a pas été affectée par la crise grâce aux mesures prises par le gouvernement et ceux-ci disposent d’une épargne importante de 80 milliards d’€ accumulée pendant le confinement. La question est de savoir si les ménages vont dépenser comme auparavant, ou bien auront tendance à épargner craignant l’avenir. Quant aux entreprises, malgré le plan de relance, celles-ci risquent d’attendre d’y voir plus clair pour décider de nouveaux investissements ou alors elles se mettront dans les pas du gouvernement en investissant.

L’incertitude reste donc grande et seuls les Français sont capables de la réduire. Comme en matière de lutte contre l’épidémie, ils sont des décideurs majeurs. J’espère qu’ils seront capables d’assumer leurs responsabilités dans ces deux domaines.

  • Voir son interview dans l’article intitulé « La reprise se passe un peu mieux que prévu » dans le journal Le Monde du 15/09/20
  • Voir l’article intitulé « Licenciements, plans sociaux … le plus fort de la crise attendue en 2021 » dans le journal Le Monde du 18/09/20
  • Outre le chômage partiel, les aides ont concerné les Prêts garantis par l’État (PGE), les reports de charges, les aides sectorielles etc.

La pandémie, révélatrice de nos faiblesses structurelles et source possible d’une rénovation  de notre société et de notre économie  

C’est la première fois que nous allons être plongés dans une crise économique décidée par la plupart des gouvernements de la planète pour sauver des vies humaines. A la différence des grandes crises de 1929 et de 2008, l’économie mondiale a été arrêtée par des décisions politiques et elle a chuté dans des proportions considérables en un temps record, puisqu’en France la période de confinement n’a duré que du 17 mars au 11 mai, soit moins de 2 mois. medical-5051152_1920Or, en si peu de temps, l’arrêt de l’activité provoquera pour l’année 2020 un chômage et une récession comparables à ceux des grandes crises précédentes : au 1er trimestre, 500 000 emplois ont été supprimés et la prévision actuelle au cours de l’année 2020 est une baisse de l’activité de 11 % par rapport à l’an dernier. Derrière ce chiffre global de – 11% se cache une réalité source d’angoisse pour beaucoup de personnes.
Car, en simplifiant, cela signifie que la production et la consommation de biens et de services en France va diminuer de 11 % et que les revenus baisseront également dans les mêmes proportions. Cette chute des revenus sera inégalitaire, certaines personnes comme les fonctionnaires et les retraités ayant des réssources assurées, alors que d’autres, en situation précaire, subiront de plein fouet ces baisses, même si des aides leur sont accordées. Le problème est donc de voir pourquoi on en est arrivé là.

1° Pourquoi en est-on arrivé là ?

La pandémie et la crise économique sont des phénomènes qui ont touché tous les pays du monde, mais dans le cas de la France, ils ont révélé des faiblesses spécifiques que j’avais décrites il y a 4 ans(1) comme étant la source principale des problèmes de la société et de l’économie françaises. J’expliquais que les administrations françaises n’ayant jamais été profondément réformées pendant presque 40 ans souffraient de nombreuses rigidités, certaines tenant à l’existence de règles statutaires immobilisant le « mamouth », d’autres tenant au fonctionnement des organisations publiques où le devoir d’obéissance n’était pas toujours respecté et pas sanctionné, où l’usage de la transversalité était très insuffisant et où le critère d’ancienneté était le facteur principal de la rémunération, la capacité d’initiative étant peu valorisée. Pour toutes ces raisons, les administrations étaient de moins en moins capables de répondre aux besoins des citoyens et des entreprises et elles étaient devenues de plus en plus sous-productives, handicapant le secteur privé en le rendant insuffisamment compétitif. C’est pourquoi, je prescrivais que « La priorité doit être donnée à la réforme des administrations publiques en commençant par la plus importante qui est celle de l’État »(2).

La pandémie par sa violence a fait exploser les structures rigidifiées de l’État, du système de santé et des collectivités territoriales qui ont été incapables de réagir d’une manière opportune dans un premier temps. L’historien Marcel Gauchet juge ainsi ces trois administrations : selon lui, « L’État a montré son pire visage, soit une étroitesse bureaucratique, un côté tatillon, autoritaire, voire persécuteur, sans se montrer efficace pour autant », « Notre système de santé, supposé l’un des meilleurs du monde s’est révélé sous-dimensionné et très mal géré », « Quant aux pouvoirs décentralisés, ils ont pris des initiatives dans la cacophonie. Tout cela a donné l’impression, impalpable, d’une défaillance collective »(3). Le jugement de Marcel Gaucher n’est pas très aimable pour nos trois administrations, mais il exprime une réalité que nous avons tous pu observer : rien n’avait été prévu pour faire face à une pandémie, et la France se trouva fort dépourvue quand le coronavirus fut venu.

Passée cette période de sidération où la France complètement groggy ne savait plus où donner de la tête, on a vu rapidement éclore sur tout le territoire des initiatives improbables ayant comme trait commun de ne pas s’inscrire dans les normes du fonctionnement habituel des administrations. C’est cette retombée positive de la pandémie que je vais maintenant présenter dans le § suivant.

2° La pandémie source de nombreuses initiatives innovantes

Paradoxalement, la période du confinement qui a obligé la plupart d’entre nous à vivre reclus dans nos logements a été un grand moment de créativité où ont émergées des initiatives portées par des personnes entreprenantes qui se sont rassemblées pour faire face à des évènements d’une violence extrême.

Ce que les gouvernements ou les consultants n’ont jamais réussi à faire pendant des années, le coronavirus l’a réalisé en quelques semaines. Le secteur de la santé en est l’exemple le plus emblématique. Un article du journal Le Monde du 12/05/20 témoigne du vécu des soignants pendant cette période de tension extrême : « D’habitude, on ne nous parle que de tarification d’activité, de rentabilité, de fermetures de lits, d’augmentation de l’activité et de réduction du personnel. Là, d’un seul coup, il n’était plus question de tout ça, mais de l’intérêt des malades ». « On a eu l’impression d’être libérés, comme si on avait ouvert une porte de prison ». « La concurrence entre médecins, entre disciplines, entre personnels médicaux et paramédicaux, entre seniors et internes, s’est subitement évaporée ». « C’était comme une grande famille qui se retrouve, la glace qui se brise, des distanciations et hiérarchies qui n’existent plus, il y avait plus d’attention pour les brancardiers, les infirmières, les aides-soignants, c’est ce qui nous a permis de tenir, alors que l’on était dans l’œil du cyclone ».

La question est maintenant de savoir comment cette « parenthèse hors normes » pourra être pérennisée, ce qui exigera que les dysfonctionnements indiqués au 1er § soient traités par des réformes profondes comme une refonte des règles statutaires, des modalités de promotion, d’organisation des services de santé etc. Ce type de réforme n’a rien d’utopique puisque certains services hospitaliers avaient mis en place avant la pandémie des fonctionnements innovants qui préfigurent ce qu’il faudra réussir à faire après le Ségur de la Santé. Deux exemples parmi d’autres : dans le service d’hématologie et de thérapie cellulaire de l’hôpital de Tours, le chef de service Emmanuel Gyan organise régulièrement de 9 à 10 heures une réunion avec l’ensemble des soignants pour faire le point sur les personnes hospitalisées « pour les accompagner dans leur globalité, en croisant les regards des différentes professions sur l’évolution de la maladie et du traitement, mais aussi l’état psychologique, les situations familiales et financières et les besoins en soins de support ». « Il donne la parole d’abord aux aides-soignantes qui présentent chacune leurs patients. Puis les infirmières et les médecins fournissent des informations sur l’avancée des examens ou la prise en charge médicale ». A propos d’une malade qui a fait une rechute avec un mauvais pronostic, à partir d’informations fournies aussi bien par l’aide-soignante que par les autres soignants, un arbitrage a été fait entre la poursuite d’un traitement curatif qui oblige la malade à rester à l’hôpital ou des soins palliatifs afin qu’elle vive le mieux et le plus longtemps possible à domicile(4).

Autre témoignage, celui de Marc-Olivier Bitker, chef du service d’Urologie et de Transplantation rénale de la Pitié-Salpêtrière, « Les relations avec le personnel non médical sont fondamentales. Si l’ego d’un chirurgien est déjà fort, et si être, par ailleurs, professeur de médecine élève cette force au carré, devenir chef de service l’élève désormais au cube. Pour un chef de service, reconnaître, in fine, qu’il ne serait rien sans ses collaborateurs non médecins, en l’espèce le brancardier, l’aide-soignante ou la secrétaire, n’est pas forcément spontané »(5).

Chacun a en tête d’autres exemples analogues où ont émergé dans des organisations diverses, associations, entreprises, mairies, départements, régions etc. des fonctionnements innovants qui ont bouleversé en quelques jours le train-train quotidien.

Mon prochain article sera dans le prolongement de celui-ci : il s’agira de voir comment la relance va se faire et si elle tient compte des enseignements positifs tirés de cette période d’extrême tension.

(1) Jean Grandclerc, « Réformer la France : mission impossible ? » éd. L’Harmattan décembre 2016

(2) Voir dans les pages 149 et 150 de l’ouvrage cité ci-dessus les 4 raisons qui expliquent pourquoi il faut commencer par réformer l’État, puis poursuivre par les secteurs de la santé et des collectivités territoriales

(3) Article intitulé « Nous ne jouons plus dans la cour des grands » dans « le Monde » des 7 et 8 juin 20

(4) Article intitulé « Hôpital Remettre l’humain au cœur des organisations » dans « le Monde » du 18/01/17

(5) Article intitulé « La leçon de management du patron d’un grand service de chirurgie » dans le journal de l’École de Paris n° 133 s