Pourquoi le pouvoir politique et les fonctionnaires sont-ils les deux acteurs responsables de l’absence de réforme de l’État ?

Dans mes articles précédents, j’ai diagnostiqué les deux faiblesses des administrations françaises : le décalage entre ce qu’elles produisent comme services et ce qui est demandé par la société et l’économie françaises, et une sous-productivité importante qui est d’ailleurs la conséquence de cette inadéquation entre l’offre et la demande. L’objectif primordial de la réforme est donc de reconstruire le « panier » des services produits pour le rapprocher progressivement des besoins actuels et futurs.

Cela exige une révolution dans les têtes et les pratiques du pouvoir politique et des fonctionnaires qui sont les deux seuls acteurs aptes à  faire la réforme. Parmi les trois administrations publiques, j’ai choisi l’État plutôt que les collectivités territoriales ou la fonction publique hospitalière parce que c’est la première réforme à faire et que j’ai une longue expérience d’intervenant auprès de plusieurs ministères. Celle-ci m‘autorise à dessiner le portrait-robot des relations entre ces deux acteurs qui n’ont guère changé depuis les années 80 ; cela me permettra ensuite de faire des propositions pour bâtir des relations nouvelles.

Le Président de la République et son gouvernement responsable des ministères, et donc des fonctionnaires travaillant dans les services de l’État, sont les seules personnes habilitées à engager et conduire une réforme de l’État. Quant aux fonctionnaires, ce sont eux qui font marcher la maison « État ». Il n’est donc pas besoin d’être grand clerc pour comprendre qu’il faut l’appui des deux acteurs pour réformer.

Or, mon analyse est que depuis la présidence de François Mitterand jusqu’à celle de François Hollande, les deux acteurs ont été d’accord pour ne pas réformer l’État.

Les gouvernements successifs, malgré quelques tentatives de réforme partielle et plusieurs rapports sur la Révision Générale des Politiques Publiques (RGPP), n’ont jamais osé prendre le risque de se mettre à dos les 2,4 millions d’agents publics travaillant dans les services de l’État. L’expérience leur avait enseigné qu’il faut être prudent car des réformes structurelles, comme par exemple le plan Juppé en 1995 sur les retraites et la Sécurité sociale, peuvent soulever une vague de protestations avec des grèves massives qui bloquent le pays. Les présidents de la République n’aiment guère ce genre de manifestations dont ils estiment qu’elles risquent de compromettre leur réélection. C’est d’ailleurs ce qu’a fait Jacques Chirac en arrêtant le processus de la réforme Juppé, et cette même préoccupation a pesé sur les décisions des deux présidents suivants.

Ce comportement pusillanime du pouvoir politique n’a pas été pour déplaire à une partie des fonctionnaires qui jugent que le système protecteur dont ils bénéficient est la juste contrepartie de l’exercice de leur mission de service public, laquelle exige de respecter des règles déontologiques et de faire preuve « d’impartialité, de neutralité, de probité et d’égalité de traitement des citoyens ». De plus, le déroulement de la carrière dans la fonction publique n’est fait que de données prévisibles. Il ne faut donc pas s’étonner que tout projet de réforme soulève des résistances, amplifiées par l’appui de certains syndicats qui ne se préoccupent pas seulement de défendre les intérêts des personnels, ce qui est dans leur rôle, mais font passer la défense des avantages acquis avant la satisfaction des besoins des citoyens et des usagers. Ce comportement irresponsable renforce les capacités de résistance au changement des administrations.

Heureusement, d’autres syndicats n’ont pas la même position sur le sujet et refusent de sacrifier l’intérêt général au détriment de la défense des intérêts catégoriels.  C’est avec eux qu’il faudra conduire le changement.

En résumé, en privilégiant leurs intérêts particuliers, le pouvoir politique et les fonctionnaires ont formé ensemble un système  immobile qui rappelle ce que Michel Crozier avait appelé en son temps « La société bloquée ». Celui-ci s’est fait au détriment de l’intérêt général des citoyens, des usagers et des entreprises. Tout le problème sera de voir comment ce système peut devenir « mobile » en étant à l’écoute de la société civile et de notre économie. C’est ce que j’aborderai dans mes articles suivants.

1 réflexion au sujet de “Pourquoi le pouvoir politique et les fonctionnaires sont-ils les deux acteurs responsables de l’absence de réforme de l’État ?”

  1. Bonjour Jean, j »ai bien aimé ta claire présentation de l’immense problème…Connu depuis trop longtemps.

    Je pense que les solutions passeront nécessairemeent par une large réforme du statut de la fonction publique, pour le rendre moins protecteur, moins castrateur et plus souple.

    À défaut d’arriver à le réformer, il faudrait du moins ne le réserver qu’à ce qui ne peut pas être transféré au monde concurrentiel.

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