La révolte des gilets jaunes était-elle prévisible ? Aurait-elle pu être évitée?

« Pendant de nombreuses années, j’ai observé mon pays dans ses avancées et ses difficultés. Pour résumer en une phrase cette longue observation, je dirais qu’au fur et à mesure que le temps s’écoulait, les avancées se sont faites plus rares et les difficultés plus grandes. La société française est en crise, avec son cortège de plaies sociales : pauvreté, précarité et exclusion. La pauvreté touche 8,7 millions de personnes, quatre millions de ménages, un enfant sur cinq – un sur deux en zone urbaine sensible. Le sentiment de précarité, procuré par un fort degré d’incertitude sur la possibilité d’avoir dans l’avenir une situation « acceptable », est particulièrement répandu chez les jeunes et les familles monoparentales. Il est source de solitude et d’angoisse. Enfin, pauvreté et précarité engendrent l’exclusion. Les Français sont à juste titre inquiets et s’interrogent sur leur avenir. »

Ce texte figure en introduction de mon livre «Réformer la France : mission impossible ?»  publié en 2016. Il montre que les causes du jaillissement du mouvement des gilets jaunes étaient en place depuis fort longtemps et qu’il fallait bien qu’un jour la révolte éclate.

En effet, j’avais fait le même diagnostic bien avant 2016 parce que la trappe dans laquelle tombent  les pauvres, les précaires et les exclus existait déjà. Simplement, elle s’est agrandie au fur et à mesure du temps parce que les politiques publiques menées aussi bien par la gauche que par la droite ont été les mêmes. Elles ont consisté à privilégier les personnes ayant des emplois stables dans la fonction publique et les grandes entreprises et à ne pas considérer comme priorité des décisions susceptibles d‘aider à sortir de leur état les personnes en difficulté. Du coup, la fracture entre les deux mondes n’a cessé de s’élargir.

Les racines de la révolte étaient donc en place depuis longtemps et celle-ci aurait pu théoriquement éclater plus tôt. Toutefois, ce n’est pas un hasard si elle a surgi pendant le quinquennat du Président Macron, car celui-ci avait soulevé, d’une part de grands espoirs de changement, d’autre part il avait montré pendant la première année que des réformes importantes pouvaient être faites. Le problème, c’est que les réformes déjà menées, même si elles peuvent à long terme contribuer à réduire le chômage, n’ont pas  d’effet immédiat positif sur la situation des personnes en difficulté. Et cela, c’est insupportable. Telle l’eau d’un barrage qui se remplit année après année sans être jamais vidé, les frustrations se sont accumulées jusqu’à un tel degré que le barrage a fini par exploser.

La révolte était donc prévisible et la probabilité de se manifester a crû avec les premières décisions du nouveau Gouvernement. La véritable surprise a concerné la forme de cette révolte où se sont agrégées progressivement de multiples préoccupations fort éloignées au départ.

Aurait-elle pu être évitée ? Certainement pas, car les deux causes de la crise étaient toujours présentes en 2018 et elles n’avaient pas encore été traitées.

1ère cause : la collusion entre les syndicats et le patronat, couverte par les pouvoirs publics pour avantager les catégories sociales favorisées au détriment des personnes en difficulté.

Parmi les preuves à charge, la plus spectaculaire de cette différence de traitement se trouve dans l’affectation du budget annuel de formation professionnelle de l’ordre de 32 Mds d’euros qui a été géré jusqu’en 2018 par les syndicats et le patronat. La grosse masse des dépenses finance la formation des salariés du secteur privé  et des fonctionnaires, alors que les demandeurs d’emploi n’en récupèrent que 5 Mds. Les patrons sont contents d’avoir des  cadres bien formés et les syndicats de salariés sont satisfaits de défendre l’intérêt des personnels qui vont voter pour eux aux prochaines élections. Il est vrai que, comme je l’écris dans mon livre, « les chômeurs ne conduisent pas les TGV, les intérimaires ne pilotent pas les avions d’Air France, et les jeunes enchaînant les CDD d’une semaine n’occupent pas des postes de cadres supérieurs dans un groupe comme Total ».

2ème cause : dans la mesure où je l’ai longuement analysée dans mes huit premiers articles, je ne vais pas insister sur cette deuxième cause. Je rappellerai que la faible productivité des administrations publiques freine le développement des entreprises – donc de l’emploi – et ne permet pas une écoute suffisante des besoins des citoyens  pour traiter correctement leurs problèmes, en particulier ceux des milieux défavorisés.

Depuis François Mitterand, tous les présidents jusqu’à François Hollande ont reculé pour réformer les administrations publiques et s’occuper du monde des exclus. Espérons que, dans le temps qui lui reste, le Président Emmanuel  Macron ne fera pas comme ses prédécesseurs…

6 réflexions au sujet de “La révolte des gilets jaunes était-elle prévisible ? Aurait-elle pu être évitée?”

  1. Il semblerait que le gouvernement recherche ardemment des sources de financement des réductions d’impôts (taxe foncière par exemple). Les GAFA peut-être !!!! Mais il ne semble pas vouloir s’attaquer au dépenses de fonctionnement de l’état. La productivité est un gros mot? Alors parlons d’efficacité ou d’efficience. Mais a-t-il les moyens d’exiger de l’efficience. Les hauts fonctionnaires dirigeants les administrations sont comme les manager dans le privé, de passage,, et certainement peu enclin croiser le fer pour obtenir cette efficience. Tu soulignais dans ton bouquin, qu’il fallait se soucier de la pérennité de l’entreprise. Certes, qui s’en soucie, et qui serait récompensé pour l’avoir assurée. Existe-t-il dans l’administration, des carottes pour récompensé l’efficience?
    Je constate, comme beaucoup que la cour des comptes publie tout les ans un rapport qui met en évidence les gabegies et les sources d’économie. Alors soit le gouvernement lance les actions correctrices, soit il demande à la cour des comptes
    d’utiliser son énergie et sa compétence à des tâches utiles.

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  2. Je suis tout à fait d’accord avec ton article Jean. J’ajouterai qu’en plus en matière de mobilité tout est allé aux communes les plus aisées. A preuve, l’appendice du tram train 13 pour moins de 60 000 personnes à l’intérieur du territoire de Saint Germain payé par le contribuable région et département alors que le tram 11 devant aller de Sartrouville à Epinay/Seine concernant 300 000 personnes est repoussé aux calendes grecques.
    Marguerite Vincenot

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  3. Cher Jean, j’ai trouvé bien sûr ton article clairvoyant, clair et convaincant.

    Quelle que soient les bonnes raisons de manifester des « gilets jaunes » et en raison du soutien que leur apportent touts les partis opposants de Macron, dont les partis extrémistes qui jettent de l’huile sur le feu, je crains que tout ce qui affaiblit le gouvernement ne soit préjudice aux réformes indispensables pour lequel il a été élu….

    Pourvu donc que ces troubles, n’empêchent pas la poursuite de réformes que je souhaite, comme toi ardemment et en particulier celle du statut de la fonction publique !

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  4. Bravo pour cet article. Les gilets jaunes ont exprimé le manque de représentativité des exclus. Avec moins de 10% de salariés syndiqués, les syndicats décident pourtant de l avenir de la formation professionnelle, du pôle emploi et de l’Urssaf. J’aimerais un système à l’allemande où l’inscription à un syndicat est obligatoire… en ajoutant même pour les chômeurs !

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  5. Trop juste hélas cette clairvoyance. C’est une terrible réalité. Pourtant, et ce propos est un peu grinçant, je ne doute pas de la multitude, de la complexité, de l’énormité des systèmes d’information qui sont censés collecter les données, analyser, que sais-je encore ? Quant à aider à la décision et conduire à des solutions ?
    Que la volonté de simplification existe ? Oui. Mais avant que la TPE, le citoyen, … en bénéficient, …
    Qui a déjà été confronté avec le permis de conduire informatisé, la déclaration informatisée de carte grise ?
    Qui a déjà essayé de comprendre l’une des notices explicatives pour remplir sa déclaration d’impôts ? Document rédigé par des experts fiscalistes pour des experts.
    Transversalité entre ministères. C’est parler d’or.
    On peut se demander si notre culture empreinte de centralisme, formalisme, conceptualisation, long terme, faible consensus, cartésianisme + théorie, … nous aide.
    Forgée par une longue histoire.
    Maintenant il faut faire avec mais sans doute réussir à n’en utiliser que le meilleur de cette culture. Vaste programme me semble t’il !
    Bonne année 2019

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