La CGT et les Français

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Dans l’article 19 de mon blog°, j’ai expliqué que les agents de la SNCF jouissent d’avantages exceptionnels par rapport à l’ensemble des autres salariés en matière de sécurité de l’emploi, de retraites, de dépenses de santé, de transport et de logement. Je n’ai donc pas été surpris de voir que les agents de la SNCF – et de la RATP – se soient mis en grève les premiers lorsqu’ils ont appris que le projet de réforme des retraites prévoyait la disparition des régimes spéciaux.  C’était logique et normal qu’il en soit ainsi, la défense des acquis sociaux ayant toujours été la priorité de la CGT, de FO et de Sud-Rail, syndicats fortement implantés dans ces deux entreprises. Les grèves ont été reconduites et les manifestations se sont multipliées, ces expressions de mécontentement s’étant inscrites dans un schéma qui, au début, respectait les règles et les pratiques habituelles lors de ce type de conflit.

Et puis, progressivement, s’est mise en place une stratégie revendiquée par la CGT et ses alliés pour bloquer la production sur l’ensemble du territoire français. Comme l’explique Laurent Brun, secrétaire général de la fédération des cheminots, « lorsqu’un mouvement dans un seul secteur est déclenché et qu’il est puissant, il commence à déstabiliser les pouvoirs publics ». Mais, « si la lutte ne s’étend pas à d’autres secteurs, le mouvement pourrit ». Arrêter la circulation des trains et des métros, c’était déjà un beau résultat, mais Il fallait faire tache d’huile en bloquant d’autres secteurs stratégiques, en particulier en matière de transport. C’est pourquoi des tentatives ont été faites en matière de circulation automobile lorsque la CGT a bloqué la raffinerie Esso de Fos-sur-Mer le 17 janvier et a appelé au blocage de toutes les installations pétrolières pendant 96 heures. Autre secteur affecté, à partir du 5 décembre, la CGT-dockers a lancé l’opération « Ports morts » au Havre, à Marseille, à Nantes-Saint-Nazaire et Rouen qui a duré 14 jours, dont 5 jours en décembre et 9 en janvier. Enfin, comme le travail avait repris à la SNCF et la RATP, le syndicat CGT-Énergie a pris le relais des cheminots en décidant mi-janvier des coupures de courant pour bloquer le fonctionnement de l’aéroport d’Orly et du marché de Rungis. De même, des dizaines de milliers de foyers installés en Dordogne et en Loire Atlantique ont été privés d’électricité les 23 et 24 janvier. En résumé, la CGT et ses alliés ont fait naître des foyers d’incendie dans toute la France en espérant qu’ils s’élargiraient. Ils n’ont pas toujours réussi, mais ils ont produit beaucoup de dégâts, comme on va le voir maintenant à partir de plusieurs angles d’analyse.

Le 1er éclairage est macroéconomique : l’activité au 4ème trimestre 2019 a chuté de 0,1 % alors qu’elle avait augmenté en moyenne de 0,3 % les 3 trimestres précédents, nettement au-dessus de celle de la zone euro. Ce recul de la croissance est dû au comportement des entreprises industrielles qui ont réduit leur activité car, ne pouvant plus s’approvisionner suffisamment du fait des grèves, elles ont été obligées de puiser dans leurs stocks pour continuer les livraisons à leurs clients.

Le 2ème éclairage concerne les effets des grèves et blocages sur de nombreux secteurs économiques :

Selon son PDG Jean-Pierre Farandou, la SNCF a perdu 700 millions d’€  ; quant à la RATP, les pertes sont de l’ordre de 150 millions d’€.

Les commerces ont été particulièrement affectés pendant cette période des fêtes de fin d’année : le recul de l’activité des magasins en décembre a été de 4 % pour la France entière et de 18 % à Paris.

Dans l’hôtellerie-restauration, les pertes de chiffre d’affaires ont été évaluées à 740 millions d’euros par l’organisation patronale représentant ce secteur.

Mais les dégâts les plus importants pour l’économie française sont provoqués par l’opération « Ports-morts » qui se prolonge cette semaine par 3 jours de blocage des 7 grands ports français. L’activité s’est réduite au mois de janvier de 30 à 40 %. Pour Aline Mesples, la présidente de l’Organisation des transports routiers européens, « c’est un comportement suicidaire », « ça fait presque deux mois que ça dure, que les bateaux n’arrivent plus, qu’ils vont ailleurs. On est en train d’enterrer les ports français ». En effet, comme le dit justement Erwann Kérourédan, le responsable du club logistique du port du Havre, « pour les grands donneurs d’ordre, Le Havre n’est qu’un point sur la carte. Envoyer leurs marchandises plus au nord n’est pas un problème pour eux ». Mais c’est un problème pour la France, car la CGT a sévi depuis fort longtemps pour handicaper les ports français par rapport à leurs concurrents étrangers : Marseille a perdu des parts de marché récupérées par Gènes et Barcelone alors qu’elle bénéficie d’une rade exceptionnelle, et aujourd’hui les conteneurs, qui devaient être livrés au Havre, ont pris la direction d’Anvers ou de Rotterdam et ils ne vont pas revenir au Havre comme par enchantement.

En résumé, l’ensemble de ces blocages de la production a un coût économique considérable, mais ce n’est rien par rapport aux coûts humains que supportent les Français ; ceux-ci prennent plusieurs formes :

  • Les blocages décidés par des personnes ayant un emploi à vie mettent au chômage les personnes les plus fragiles de notre société. En effet, lorsque l’activité d’une entreprise ralentit ou est stoppée, le patron va licencier en premier les salariés ayant un statut précaire. Par exemple, dans les entreprises de transport et de logistique, le blocage des ports a déjà eu des conséquences sur l’emploi. Comme le dit le responsable du club logistique du port du Havre, « les CDD et les intérimaires doivent rester chez eux ». Il en est de même dans le secteur du commerce où beaucoup de magasins en grande difficulté ont réduit les temps de travail et les rémunérations alors qu’ils auraient embauché lors des soldes d’hiver qui se sont avérés On pourrait multiplier les exemples des secteurs touchés par ce blocage de l’économie qui ont provoqué des pertes d’emplois et une activité en berne au 4ème trimestre. C’est d’autant plus triste qu’en 2019, le taux de chômage a baissé et qu’il y a eu 263 000 créations nettes de postes. Patrick Artus, économiste en chef chez Natixis, a même jugé qu’il s’agissait d’une performance exceptionnelle, malgré un mois de décembre désastreux. Mais qu’importe que plusieurs milliers de personnes aient été mises au chômage ou n’aient pas été embauchées. Comme l’a dit un dirigeant de la CGT, que j’ai écouté un matin à la radio, ce ne sont que des « dommages collatéraux » dont il n’a rien à faire.
  • Des millions de Français ont eu leur vie professionnelle et personnelle perturbées et parfois bouleversées par les grèves à répétition. En région parisienne, cela a été une galère pour les personnes voulant se rendre à leur travail et rentrer le soir chez elles. Les temps de transport se sont envolés avec des longues marches à pied et les conditions pour se déplacer se sont avérées détestables avec des embouteillages énormes. Beaucoup de voyages prévus ont été annulés pour les fêtes de fin d’année, et de nombreuses personnes ont souffert dans cette période stressante. Là encore, ce sont les personnes en situation précaire qui ont le plus souffert de l’absence de transports en commun.

Pour terminer sur une note optimiste, constatons que les Français n’ont pas suivi la CGT et consorts dans leur projet de mettre la France à genoux. Malgré les difficultés et les appels du pied, ils ont continué à travailler sans hésiter. Qu’ils en soient remerciés !

° Intitulé « Réforme des retraites et régimes très spéciaux »

2 réflexions au sujet de “La CGT et les Français”

  1. Cher Jean, encore un article compétent, clair et intéressant. Je ne peux qu’ être en tous points d’accord avec ce que contient ton article. J’ai plusieurs fois dit à des interlocuteurs que la CGT, Sud Rail, etc; étaient égoïstes, hypocrites et irresponsables ! Un grand merci. Amicalement .

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  2. Tu fais oeuvre utile en illustrant les dérives d’un certain syndicalisme à la française qui, heureusement ne touche pas toutes les centrales ni tputes les branches.

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