L’Europe est de retour

A l’heure où j’écris, les nouvelles sont mauvaises, car la violente reprise de l’épidémie aura pour conséquence immédiate l’arrêt de la croissance et l’accroissement des faillites et du chômage. L’incertitude restera forte tant que l’épidémie ne régressera pas comme nous l’avions constaté à la fin du confinement.

Malgré ces informations préoccupantes sur notre avenir immédiat, y-a-t-il eu récemment des évènements susceptibles de nous donner quelques raisons d’être optimistes pour le futur ? oui, ils concernent principalement l’Europe.

J’avais signalé dans mes articles précédents qu’un vent de changement avait soufflé avec le renouvellement du Parlement européen en juin 2020 et la nomination de la nouvelle présidente de la Commission européenne, Mme Ursula von der Leyen qui, dès son arrivée, avait annoncé le lancement du Green Deal européen avec 1 000 milliards d’euros d’investissements pour atteindre la neutralité carbone en 2050. Il y avait longtemps que l’Europe n’avait pas proposé un projet aussi ambitieux dans des domaines essentiels, le réchauffement climatique et la protection de la biodiversité. C’était un premier pas très important montrant que l’Europe pouvait prendre le leadership sur un sujet majeur concernant l’humanité toute entière. Mais il y a eu mieux ensuite avec un saut majeur en matière politique que je vais maintenant expliquer en deux temps.

1er temps : le virage à 180° de Mme Merkel : la mise au rancart de la ménagère souabe

Wolfgang Schäuble, l’ancien ministre des finances de Mme Merkel de 2011 à 2017 a été le concepteur et le propagandiste de l’équilibre budgétaire en utilisant une figure populaire en Allemagne, la ménagère souabe. Celle-ci « est une sorte d’image d’Épinal qui incarne les vertus allemandes traditionnelles : une maison propre et bien tenue, une partie des revenus consciencieusement épargnée, une horreur de la dette » (1).

Rappel : lors de la grande crise de 2007/2008, ces notions d’équilibre budgétaire et de refus de l’endettement étaient au centre de la doctrine partagée par la Commission européenne, l’Allemagne et les pays dits frugaux (la Suède, les Pays-Bas, l’Autriche et le Danemark rejoints par la Finlande). Elles ont engendré des effets catastrophiques pour l’Europe : « les pays européens avaient besoin que la croissance reparte alors que l’équilibre budgétaire est un frein pour la reprise » (2) or, on a fait l’inverse en lançant dans tous les pays des plans de rigueur qui ont eu pour conséquence de déprimer la demande alors qu’il fallait la relancer. La pire des erreurs de pilotage économique a été d’appliquer cette doxa dans des pays comme l’Allemagne, l’Autriche, ou les Pays-Bas alors qu’ils n’étaient pas endettés et avaient des besoins massifs en matière d’investissements publics qu’ils pouvaient financer immédiatement. Cela aurait aidé le redémarrage de l’économie des pays du sud de l’Europe, qualifiés de « Club Med » par certains représentants des pays du nord.  

Le 26 mars 2020, lors de la réunion du Conseil européen, la proposition faite par neuf pays, dont la France, de créer un instrument de dette commun pour aider les pays en difficulté avait été rejetée par Mme Merkel et les pays dits « frugaux ». Et le 18 mai, la chancelière allemande a rejoint les positions d’Emmanuel Macron pour présenter avec lui l’initiative franco-allemande ayant débouché sur le plan de relance européen. En moins de 2 mois, Mme Merkel a pris un virage à 180° : l’équilibre budgétaire, l’endettement massif de l’État, la « ménagère souabe », tout a été mis à la poubelle. J’ai admiré l’extraordinaire rapidité du changement de sa pensée et sa capacité à en convaincre en quelques semaines sa famille politique, les conservateurs, et la population allemande. Comme elle l’explique dans son interview dans le journal le Monde du 28/29 juin, « Il est dans l’intérêt de l’Allemagne que l’UE ne s’effondre pas »… « dans ces circonstances, l’Allemagne ne peut pas seulement penser à elle-même, mais doit aussi à être prête à faire un geste de solidarité extraordinaire ». Ce geste a été incarné dans la proposition d’un plan de relance européen de 750 milliards d’euros en faveur duquel Mme Merkel s’est battue pour en montrer le bien-fondé à ses anciens alliés, les pays dits « frugaux ».

 2ème temps : le plan de relance européen, un pas important vers une Europe politique

L’Union Européenne a « changé de logiciel », car le plan de relance européen ne ressemble en rien à ce qu’avait fait l’Europe jusqu’alors. Décrivons son fonctionnement et ses innovations.

  • Les relations entre les institutions européennes et les États sont fondamentalement changées : c’est la Commission européenne qui s’endette au nom des 27 pays en lançant un emprunt sur 30 ans. Comme elle est considérée par le monde financier comme une des institutions dans laquelle on peut avoir le plus confiance (elle bénéficie du « triple A » qui est la meilleure notation possible), elle obtiendra des crédits avec les taux d’intérêt les plus bas possible, ce qui serait impossible à obtenir par un pays fragile.
  • Les ressources financières obtenues par l’emprunt seront allouées aux pays qui en ont le plus besoin. C’est la première fois qu’est introduit un principe de solidarité qui change la nature de la politique européenne.
  • Les pays en difficulté seront aidés par des subventions qui, à la différence des emprunts n’ont pas à être remboursés ; ce fonctionnement se rapproche des structures politiques fédérales comme les États-Unis ou l’Allemagne où le gouvernement central accorde des aides aux États ou aux länder en fonction de leur situation spécifique. Sur les 750 milliards empruntés, 390 seront versés sous forme de subventions (dont 70 à l’Italie, 60 à l’Espagne et 40 à la France) et les 360 restant pourront être prêtés aux pays qui le demanderont.
  • Enfin, l’emprunt sera remboursé par l’ensemble des États et pas seulement par les pays qui ont été aidés.

Ainsi, au même moment où la vague pandémique se répand sur notre planète entraînant chez les humains un accroissement massif du nombre de malades, de chômeurs, de pauvres, de personnes isolées et en situation précaire, il y a une nouvelle encourageante : l’Europe progresse vers plus de fédéralisme, de solidarité et d’intégration. Ces avancées ne sont pas très visibles pour le commun des mortels, mais elles sont très importantes, car l’Europe est la seule région du monde où les valeurs de démocratie et de solidarité progressent. Ce n’est pas le cas pour l’instant des États-Unis avec Trump, de la Chine avec Xi Jinping, de la Russie avec Poutine, du Brésil avec Bolsonaro, de la Turquie avec Erdogan et j’en passe et des meilleurs.

Enfin, pour terminer, attendons les résultats des élections américaines, car elles auront un fort impact sur le futur de notre Europe.

  • « Le Monde » du 8 septembre 2020
  • Jean Grandclerc « Réformer la France : mission impossible ? » éditions L’Harmattan 2016

 

1 réflexion au sujet de “L’Europe est de retour”

  1. Bonjour Jean, je viens de prendre connaissance avec grand intérêt de ton nouvel article. Cela me fait plaisir de voir ainsi exprimées les raisons d’espérer une évolution de l’Europe vers plus d’intégration avec un objectif final de construction d’un Etat fédéral. C’est là l’objet de tous mes voeux pour la France et pour l’Europe.

    Ton exposé structuré m’a semblé fort clair pour le relatif profane que je suis. Un grand merci donc ! Amicalement.

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