Pourquoi les pays européens ont-ils des performances en matière sanitaire et économique bien moins bonnes que celles des pays d’Asie et d’Océanie ?

Les deux économistes Philippe Aghion et Patrick Arthus ont écrit un article dans le journal Le Monde du 25 février intitulé « La stratégie Zéro Covid a montré sa supériorité sur les plans sanitaire et économique ». J’ai jugé qu’il présentait un tel intérêt que j’ai souhaité vous le faire connaître et ma première partie sera consacrée à la présentation de leur diagnostic. Dans la deuxième partie, je tenterai d’expliquer pourquoi les performances des pays européens sont si différentes de celles des pays d’Asie et de l’Océanie.

  1.  Première partie : les deux politiques choisies pour traiter la pandémie et leurs résultats : le « Stop and Go » et le « Zéro Covid ».

1er § Les deux politiques de « Stop and Go » et de « Zéro Covid ».

La politique de « Stop and Go » a été adoptée par tous les pays européens : lorsque le nombre de contaminations devient très élevé, la décision est prise de procéder à un confinement qui peut durer 4 à 6 semaines. Celui-ci est efficace et le nombre de cas chute jusqu’à un point très bas. Le confinement est alors levé et progressivement le nombre de cas recommence à augmenter pour finir par être trop élevé et exiger de nouvelles mesures de restriction, confinement ou couvre-feu, et le même cycle repart.

La politique de Zéro Covid a été choisie par de nombreux pays d’Asie comme la Chine, Taiwan, le Vietnam, le Japon, la Corée, le Laos, et la Thaïlande, et les deux pays d’Océanie, l’Australie et la Nouvelle-Zélande : lorsque la pandémie commence à se développer, « décision de confinement très strict, amenant le nombre de cas de Covid-19 à un chiffre très faible, puis capacité à Tester, Tracer, Isoler » le petit nombre de cas qui réapparaitraient, ce qui implique le suivi des déplacements de la population, des règles strictes d’isolement des malades et des cas contacts, des reconfinements locaux très stricts en cas de réapparition de cas ». 

En France, le triptyque proposé par l’Assurance Maladie nous invite à faire les trois choix de Tester, Alerter (en prévenant les contacts et en communiquant la liste des contacts récents au médecin traitant et à l’Assurance Maladie) et protéger en s’isolant pendant 10 jours si on est testé positif ou 7 jours si on est un cas contact. Comme vous pouvez le constater, ce triptyque est formulé dans des termes proches du modèle Zéro Covid où l’on teste, on trace et on isole. La question sera de savoir si la réalité correspond aux prescriptions de l’Assurance maladie.

2e § Les résultats des deux politiques sur les plans sanitaire et économique

« La politique de Zéro Covid a montré sa supériorité sur le plan sanitaire. Pour l’ensemble des pays qui l’ont adoptée, le nombre maximal de cas quotidiens a été de 7 000 ; il a été de 350 000 en Europe (zone euro, Royaume-Uni, Suède, Danemark). Le nombre total de morts dues au Covid-19 est de 20 000 dans les pays Zéro Covid contre 750 000 en Europe », un chiffre 37,5 fois plus grand. 

« Il en va de même sur le plan économique. Dès avril 2020, le secteur des services, qui est le plus touché par les restrictions sanitaires, est repassé fortement en croissance positive, alors qu’il est toujours en récession en Europe ».  Ces mêmes pays ont retrouvé fin décembre 2020 leur niveau d’activité du 4e trimestre 2019, alors qu’en Europe, il est inférieur de 6 points. En 2021, leur croissance va se poursuivre alors que l’Europe ne parviendra pas à revenir à la situation de fin 2020. En résumé, l’écart de croissance mesuré par Philippe Aghion et Patrick Arthus entre ces pays et l’Europe est de 10 points de PIB, ce qui est considérable. Pourquoi de tels écarts entre ces deux groupes de pays ?

  • Deuxième partie : les causes de ces considérables écarts de performances

Pour faire notre diagnostic, je propose de comparer successivement comment l’Europe s’y est prise par rapport aux deux zones géographiques championnes du monde en matière de lutte contre la pandémie. 

1er § Les raisons des écarts de performances entre l’Europe, l’Australie et la Nouvelle Zélande 

Qu’avons-nous en commun avec les Australiens et les Néo-zélandais ? Avant tout nos valeurs démocratiques auxquelles on pourrait ajouter la langue anglaise et la pratique du rugby, mais sans le Haka des Kiwis.  Les différences sont importantes, puisqu’il s’agit de deux îles ayant une densité démographique très faible et une culture de la vie en plein air. Les pays d’Europe, au contraire, connaissent une mobilité plus importante, une densité élevée dans les villes et sont une destination majeure pour de nombreux voyageurs. La France a huit frontières, elle a de nombreux travailleurs frontaliers et n’a pas de règles communes avec les autres pays européens.

Ces différences expliquent pourquoi il est plus aisé de contrôler les frontières dans des îles que dans les 27 pays de l’Union Européenne. Il faut tout de suite remarquer que l’Australie et la Nouvelle-Zélande ont immédiatement mené des politiques drastiques de fermeture des frontières aux étrangers non résidents et de mise en quarantaine obligatoire surveillée par la police et l’armée de toute personne entrant dans ces deux pays. De plus, dès qu’un foyer de contamination est apparu, toute la zone concernée a été immédiatement confinée pendant plusieurs jours afin que tous les cas contacts soient repérés, tracés et isolés. Cela a été le cas par exemple pour Aukland, la plus grande ville de 1,7 millions d’habitants de la Nouvelle Zélande qui a été confinée pendant trois jours après avoir détecté trois personnes infectées. Autre différence avec l’Europe et en particulier la France, la population de ces deux pays « se plient sans difficultés aux directives de leurs dirigeants qui, depuis le début de la pandémie, ont pu gagner leur confiance ». Cela fait trois avantages par rapport à l’Europe qui n’a pas mis en place un dispositif permettant de contrôler les entrées des étrangers non résidents, dont une partie des habitants n’a pas respecté les règles d’isolement de 10 jours pour les personnes positives et de 7 jours pour les personnes contact et enfin dont les instruments de traçage comme le logiciel StopCovid n’est pas utilisé par suffisamment de monde.

2e § Les raisons des écarts de performances entre l’Europe et les pays d’Asie

Comment fonctionne le dispositif de Zéro Covid dans les pays asiatiques ? L’exemple de la ville de Wuhan où les premiers cas de Covid-19 sont apparus est intéressant : après un confinement de plus de 2 mois, plus de 9,8 millions d’habitants de la ville ont été testés, dont 300 positifs, entre le 14 mai et le 1er juin 2020. Il est clair que les autorités n’ont pas eu besoin de demander à ces personnes si elles étaient volontaires, car elles avaient en main les moyens de savoir qui devait être testé. Tout le système chinois fonctionne ainsi : les données sur les personnes sont fournies par des organisations à la botte du parti communiste sans l’accord des particuliers. Les sources d’information sont multiples, comme la vidéosurveillance, les données bancaires, la Commission nationale de santé, le ministère des transports, l’administration de l’aviation civile etc. Avec ce type d’outils, les individus peuvent être suivis dans leurs déplacements et repérés s’ils quittent leurs habitations alors qu’ils sont confinés. La Corée du sud, Hong Kong procèdent de la même manière en vérifiant grâce à des dispositifs numériques que les individus respectent la quarantaine ou le confinement : comme le téléchargement et l’usage de ces logiciels est obligatoire sur les mobiles, si un utilisateur se déconnecte, il est immédiatement sanctionné. Singapour utilise également la vidéosurveillance, mais est plus respectueux de la vie privée. Quant aux pays comme le Laos ou la Thaïlande, où les moyens technologiques de surveillance sont moins développés, ou le Vietnam, le modèle de fonctionnement reste le même : la distanciation sociale et une meilleure acceptation sociale des contraintes collectives font partie de leur culture. Si les autorités disent de faire telle ou telle action, ils le feront sans hésiter. Et les résultats sont là comme au Laos ou au Cambodge qui n’ont connu aucun décès lié au Covid 19.

Revenons maintenant à nos européens, ou plutôt à nos gaulois. Pour être bref, on peut constater que l’ensemble du dispositif « confinement, test, traçage et isolement » n’est pas aussi bien respecté en France qu’en Asie pour deux raisons :

  • La première tient au manque de sérieux d’une petite partie de la population française

Il y a une minorité de français profondément égoïstes qui se fichent de répandre la pandémie chez leurs concitoyens en ne respectant pas les préconisations sanitaires : ils sortent dans les périodes où cela est interdit, ils ne respectent pas les gestes barrières comme mettre un masque ou se laver les mains, ils se rassemblent en groupe massif sans respecter les distances, ils ne restent pas chez eux quand ils sont contaminants et ils ne font pas circuler l’information lorsqu’ils sont positifs ou cas contacts. Ces mauvais citoyens développent des contaminations en cascade capables de compromettre le succès des confinements ou des couvre-feu.

  • La deuxième tient à notre conception des libertés individuelles et à notre degré d’acceptabilité sociale concernant les mesures contraignantes.

La pratique asiatique du « tracking » consistant à suivre les déplacements des personnes grâce au GPS est inacceptable pour les Européens, d’autant que l’on ne leur a même pas demandé leur autorisation et que l’on utilise pour cela des données intimes issues des dossiers médicaux, bancaires etc. De même, il leur est insupportable que des personnes extérieures puissent savoir en permanence s’ils sont ou pas chez eux.  C’est pour protéger nos libertés individuelles que notre gouvernement, l’Assurance maladie et Santé publique ont fait le choix de nous considérer comme des personnes responsables capables de gérer nous-mêmes ces problèmes en nous proposant des règles à respecter : c’est pour cela par exemple que le logiciel de traçage Stopcovid n’est utilisé que par les personnes volontaires et que les conditions et les délais d’isolement à leur domicile sont laissés dans les mains des contaminés et des cas contacts. Ce choix sociétal, conforme à nos valeurs, n’est pas à remettre en cause, mais, comme il est coûteux, tant en termes économique que sanitaire, il fallait choisir une autre voie pour faire reculer la pandémie. C’est le choix qu’ont fait l’Union Européenne et la France en se lançant dans une campagne massive de vaccination qui est la seule solution efficace. Je ne suis pas sans ignorer comme vous les difficultés rencontrées pour monter en puissance, la principale cause étant l’insuffisance des productions et des livraisons de doses par rapport à ce qui avait été promis par les laboratoires pharmaceutiques. Ces problèmes n’ont pas entièrement disparu aujourd’hui, mais nous sommes dès à présent dans une phase de croissance de plus en plus rapide permettant d’atteindre rapidement un nombre de vaccinés significatif qui devrait se traduire à terme par une baisse des personnes infectées et des décès. Même si les nouvelles ne sont pas bonnes aujourd’hui, avec la montée des vaccinations l’espoir d’une décrue est réaliste. 

  • Voir l’article du Monde du 16/02 intitulé « la stratégie payante de Wellington et Camberra »

1 réflexion au sujet de “Pourquoi les pays européens ont-ils des performances en matière sanitaire et économique bien moins bonnes que celles des pays d’Asie et d’Océanie ?”

  1. Bonjour Jean, un grand merci pour ton article de réflexions de fond sur un sujet complexe. Pour ce que je peux savoir, je suis d’accord avec tout ce que tu exposes fort clairement.

    Il me vient à l’esprit les quelques réflexions ou questions complémentaires suivantes :

    . Qu’en est-il des pays pauvres d’Afrique tropicale et équatoriale ? Il semble qu’ils n’aient pas beaucoup de cas graves de la Covid (?). Comme ils sont très largement désorganisés et misérables, est-ce en raison de leur climat et /ou du fait que leur pyramide des âges comporte peu de personnes âgées ? Le problème est peut-être un peu le même pour l’Inde (?).

    . Le cas des USA est peut-être intermédiaire entre celui de l’Australie/Nouvelle Zélande et celui de l’Europe .

    . Les pays d’Asie ont probablement aussi bénéficié d’une plus ancienne expérience de ce type de pandémie.

    Amicalement.

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