Le redémarrage de la « job machine » française et les freins à faire sauter après les élections présidentielles, Diagnostic et propositions d’actions (1er article)

A quelques semaines des élections présidentielles, je me propose d’effectuer un diagnostic économique sur l’état de la France afin de faire ensuite des propositions susceptibles d’améliorer la situation de l’économie et de la société. J’ai choisi comme objet d’étude privilégié le domaine de l’emploi, car celui-ci conditionne beaucoup de problèmes, en particulier le pouvoir d’achat des Français. En effet, pour l’augmenter, il faut qu’ils puissent acheter plus de biens et de services, donc leur revenu doit croître. Même si les personnes en activité peuvent augmenter leurs revenus en travaillant plus, l’essentiel du surcroît de croissance, de revenu et d’emploi sera engendré par les très nombreuses personnes sans emploi qui seront embauchées.

Examinons maintenant où en est la France aujourd’hui. Comme souvent dans ce type de diagnostic, il y a au moins deux manières de porter un jugement : celle de court terme qui prend en compte seulement les changements concernant les années récentes, et celle de long terme qui remonte plus loin dans l’histoire de notre pays pour révéler les sources de blocage qui, étant encore en place aujourd’hui dans notre système productif, obèrent son efficacité pour développer l’emploi.

1ère approche : La production et l’emploi au cours du quinquennat Macron

Dans mon article précédent, en m’appuyant sur le diagnostic de Patrick Artus qui est partagé par la majorité des économistes, j’avais indiqué que la « job machine » française avait redémarré à très grande vitesse en 2021 avec un taux de croissance de 7 %, 650 000 emplois créés, 698 000 contrats d’apprentissage signés, (le double de 2019), et un taux de chômage en fin d’année de 7,6 %, soit le chiffre le plus bas depuis 2008. Ces performances spectaculaires sont liées à de nombreuses décisions du Gouvernement : les premières, prises dès mars 2020, ont concerné ce que l’on a appelé le « Quoi qu’il en coûte » : l’État a accordé aux entreprises 80 milliards de subventions et 160 milliards de prêts, dont 139 garantis par l’État (PGE). Grâce à ces aides, les entreprises ont pu mettre environ 10 millions de leurs salariés en chômage partiel, ceux-ci touchant des indemnités correspondant à 70 % de leur salaire brut et 84 % de leur salaire net. Cette décision a permis aux entreprises et aux salariés de rester en situation financière satisfaisante, et de pouvoir immédiatement redémarrer leur activité dès que la pression du COVID s’est réduite. Concernant le marché du travail, l’État a également changé pas mal de choses en reprenant en main des sujets importants qui avaient été auparavant confiés aux partenaires sociaux et aux régions : en matière de formation professionnelle et d’assurance-chômage, l’État a remplacé les partenaires sociaux pour gérer les fonds de formation et piloter par décret les règles de l’assurance chômage. Il a fait de même pour l’apprentissage en remplaçant les régions pour piloter et financer cette activité. D’autres décisions ont eu pour but d’accroître le nombre de négociations conduites dans l’entreprise plutôt qu’au niveau sectoriel. Enfin, des budgets considérables ont été dépensés pour promouvoir l’emploi et la formation et ainsi lutter contre le chômage de longue durée et l’exclusion (1).

La question qu’il faut maintenant se poser est de savoir si cette embellie va pouvoir se poursuivre, à quel rythme, et à quelles conditions. C’est le propos d’une deuxième approche consistant à faire le bilan sur les sources de blocage accumulées depuis quarante ans qui pèsent encore aujourd’hui sur notre économie.

2ème approche : les sources de blocage toujours présentes qu’il convient de faire sauter en restaurant la compétitivité de la France afin d’avoir une « job machine » dynamique dans les 10 ans qui viennent.

La manifestation la plus spectaculaire de l’insuffisante compétitivité de l’économie française peut être mesurée au travers de ce qu’on appelle la balance des paiements qui enregistre les flux d’argent qui circulent entre la France et le reste du monde. On observe que, sur une très longue période, la France a vécu « au dessus de ses moyens » en ayant toujours eu plus de dépenses que de recettes avec l’étranger. Ce déséquilibre permanent appelé « Position extérieure de la France » s’est accumulé année après année pour être égal en fin 2020 à 700 milliards d’euros, soit 30 % du PIB. Il n’est plus très loin de la limite de 35 % définie pour la zone euro comme étant une situation déséquilibrée. La cause principale de ce déficit est repérable dans la balance commerciale qui est la différence entre les exportations et les importations de biens. Celui-ci a crevé les plafonds en 2021 avec 85 milliards d’euros. L’industrie en est la principale responsable : les branches industrielles déficitaires ont produit ensemble un solde négatif de 110 milliards d’euros auquel s’ajoutent les 43 milliards du secteur énergie. Les seuls secteurs industriels ayant un solde commercial positif sont l’aéronautique et le spatial, la parfumerie et les cosmétiques, la chimie et la pharmacie, ainsi que l’industrie agro-alimentaire, mais pour des montants bien inférieurs aux déficits.

Cette perte de compétitivité de l’industrie française a accompagné son déclin : selon France Stratégie (2), « Le nombre d’emplois industriels et la part de la valeur ajoutée industrielle dans le PIB ont été divisées par deux en 50 ans ». « Entre 1974 et 2018, les branches industrielles ont perdu 2,5 millions d’emplois et ne représentent plus que 10 % des emplois en 2018 ». Le poids de l’industrie dans la valeur ajoutée n’est plus que de 13,4 % alors qu’en Allemagne, il est de 25,5 %, en Italie de 19,7 % et en Espagne de 16,1 %. La France est avec le Royaume-Uni le pays le plus désindustrialisé du G7.

Quelles ont été les causes principales de ce recul de l’industrie française ? Pour répondre à cette question, il faut analyser les relations construites entre les trois principaux acteurs qui sont collectivement responsables de cet échec (3). Il s’agit des entreprises privées, des Gouvernements et des administrations publiques. J’étudierai également les pays émergents et les syndicats de salariés qui sont d’autres acteurs dont le rôle n’est pas sans importance. Pour traiter tous ces sujets, je serai amené à faire plusieurs articles.

1er acteur essentiel : les entreprises privées

Je développerai deux thèmes : le premier consiste à comparer les entreprises industrielles françaises à celle des pays européens, en particulier l’Allemagne, qui ont réussi à garder une industrie prospère. Le deuxième évoquera le comportement des grands groupes français.

Comparaison entre l’industrie française et celle des pays gagnants comme l’Allemagne, mais aussi l’Autriche, la Finlande, ou la Suède

Les pays de l’UE où l’industrie a le poids le plus fort sont la République tchèque, la Slovaquie, la Slovénie, mais on ne peut pas les considérer de la même manière que les autres pays cités ci-dessus car ils ont bénéficié d’une demande induite principalement par l’Allemagne et ils ne fabriquent pas les mêmes catégories de produits.

Au contraire, cinq facteurs principaux expliquent les succès anciens et actuels de l’Allemagne, de l’Autriche, de la Finlande ou de la Suède. Les données utilisées ne concerneront que la comparaison entre la France et l’Allemagne.

1er facteur : un budget Recherche-Développement (R&D) en volume beaucoup plus important que celui de la France et dont les trois-quart sont financés par les entreprises

La R&D fait partie depuis longtemps des choix stratégiques des grandes entreprises industrielles allemandes très exportatrices qui veulent maîtriser ces investissements en les finançant elles-mêmes. Les nombreuses PME allemandes (le Mittelstand) sont également très exportatrices grâce à une R&D souvent supérieure à celle de la France. Globalement, en 2008, les dépenses des entreprises allemandes en R&D représentaient 2,6 % du PIB contre 1,6 % pour les autres pays de la zone euro, le nombre de chercheurs pour 10 000 emplois était de 43 ,5 en Allemagne contre 30 pour les autres pays et le nombre de brevets allemands par million d’habitants de 75 contre 23 pour les autres pays (4).

2ème facteur : des produits à contenu innovant beaucoup plus fort qu’en France

Les ventes à l’exportation montrent que l’Allemagne dispose d’avantages comparatifs supérieurs aux autres pays dans plusieurs secteurs, dont l’automobile, la chimie, la mécanique et l’électricité. C’est une évidence dans l’automobile avec les marques Volkswagen, Mercedes, BMW, Audi ou autres Porsche, et dans les équipements sophistiqués de l’industrie mécanique.

3ème facteur : des produits haut de gamme alors que l’industrie française est souvent positionnée dans des produits de moyenne gamme

C’est la conséquence des deux avantages précédents : la France est souvent concurrencée par des pays émergents à la différence de l’Allemagne qui est située sur un créneau où la concurrence est peu présente.

4ème facteur : des salaires nettement plus élevés en Allemagne qu’en France

Cela peut paraître à première vue paradoxal d’avoir les salaires les plus élevés en Europe et d’être compétitif, mais c’est en réalité tout à fait cohérent : ils ont les meilleurs produits et d’excellents ouvriers bien formés et rémunérés qui les fabriquent. En 2016, le salaire médian d’un ouvrier qualifié dans l’industrie était de 2 400 euros brut en France contre 3 471 euros en Allemagne. L’écart reste important encore aujourd’hui.

5ème facteur qui est la conséquence des données économiques précédentes : les industriels allemands ont une rentabilité supérieure avec un taux de marge très élevé, puisque leurs produits se vendent beaucoup plus chers

Cette comparaison ne doit pas nous faire perdre le moral, car l’industrie française est en train de devenir plus efficiente grâce à la modernisation, à la robotisation, à la numérisation, comme je le montrerai plus tard. Mais la comparaison avec l’Allemagne et les autres pays gagnants a le mérite de montrer que le retard accumulé pendant des dizaines d’années ne peut être rattrapé rapidement que si des réformes drastiques cassent les rigidités structurelles.

(1) Pour illustrer les formes variées d’aides, voir l’article intitulé « Des succès sur le front de l’emploi » par Bertrand Martinot dans le Monde des 30-31/01/2022 : « Recours massif et inédit à l’activité partielle, soutiens exceptionnels à l’embauche des jeunes et des alternants, soutiens supplémentaires aux chômeurs intermittents, coup de pouce à la rémunération des stagiaires de la formation professionnelle, création d’un nouveau contrat d’engagement pour les jeunes etc. »

(2) Les données suivantes sur le déclin de l’industrie sont tirées du document de France Stratégie intitulé « Les politiques industrielles en France – évolutions et comparaisons internationales »

(3) Ma proposition d’explication est dans le droit fil de celle présentée dans mon ouvrage « Réformer la France : mission impossible » édit. L’Harmattan 2016

(4) Voir « Le made in Germany » trompe l’œil ou redoutable force de frappe économique dans « Melchior » le 18/01/2016

2 commentaires sur “Le redémarrage de la « job machine » française et les freins à faire sauter après les élections présidentielles, Diagnostic et propositions d’actions (1er article)

  1. Bonjour Jean, merci pour ce nouvel article très pédagogique et éclairant. Lui et ceux qui vont suivre nous montrent et montreront le diagnostic et les remèdes proposés pour se raccrocher aux « pays gagnants ».

    On est dans un système de concurrence permanente avec nos voisins mais aussi avec toute la planète. Cela donne le vertige, mais comment faire autrement si l’on veut être réaliste ?.

    Cela n’empêche pas pour soi-même, de s’efforcer de ne pas être piégé par le « toujours plus » de la société de consommation…

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  2. Bonjour Jean, merci pour ton envoi . Je viens de rédiger mon commentaire de béotien , intéressé et…préoccupé ! Encore bravo pour tout ton travail collant à l’actualité. Amicalement.

    >

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