Les actions à mettre en œuvre pour renforcer la « job machine » (3ème article)

Résumé des articles précédents : les trois acteurs principaux, co-responsables du déclin de la France et de son industrie, sont les grands groupes industriels privés qui ont fait le choix pendant plus de vingt ans de délocaliser leurs productions dans des pays à faibles coûts, les gouvernements de Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande qui ont partagé ce choix en acceptant les fermetures d’usines françaises, et les administrations publiques qui n’ont pas été réformées et ont laissé faire.

Ces politiques contre productives pèsent encore lourdement sur notre économie, même si, comme je l’ai dit dans mon dernier article, « le balancier est reparti dans le bon sens de la relocalisation, de la réindustrialisation et de la reconstruction de la chaîne de valeur ».

Mais, quelles sont les actions à mener pour consolider ce redémarrage de l’emploi et la baisse du chômage ?

Il faudra activer plusieurs leviers à la fois pour être efficace, mais il y a un sujet qui doit être traité en priorité, car c’est lui qui conditionne le futur de nos enfants et petits-enfants. Il s’agit de l’inadéquation des compétences des personnes qui travaillent aujourd’hui pour satisfaire les besoins futurs de la société et de l’économie françaises. Je vais aborder ce thème dans une première partie. La deuxième partie, traitée dans l’article suivant, sera consacrée à l’examen des autres actions favorisant l’emploi.

1ère partie : les actions à mener pour disposer de compétences adaptées aux besoins futurs de notre société et de notre économie  

1ère section : diagnostic sur les situations actuelle et future du marché du travail

  • Situation actuelle : le marché du travail est déjà déséquilibré

Aujourd’hui, la demande de travail exprimée par les entreprises est supérieure à l’offre de travail des futurs salariés puisqu’il y a 300 000 emplois qui ne trouvent pas preneurs dans les secteurs de l’hôtellerie-restauration, du BTP, de l’industrie, de la santé et du grand âge, des transports et de la logistique, ainsi que des commerces. Selon la Direction de l’Animation de la Recherche, des Études et des Statistiques (DARES) du ministère du travail, parmi ces 300 000 emplois non satisfaits, se trouvent deux catégories très différentes, la première concerne des métiers qualifiés comme des cadres, des techniciens, des ingénieurs en informatique, et la deuxième des métiers souvent moins qualifiés manquant d’attractivité dans les secteurs tels que l’hôtellerie-restauration, la santé ou le bâtiment. Si dans la première catégorie, il s’agit d’une insuffisance quantitative de l’offre de travail, dans la deuxième catégorie, c’est plutôt le problème de l’insuffisante qualité des conditions de travail et d’emploi qui décourage les postulants éventuels. Ce déséquilibre entre la demande et l’offre de travail préfigure ce qui va se passer dans le futur, et cette fois-ci, le problème sera d’une autre gravité.

  • Situation future : l’offre de travail actuelle n’est pas adaptée aux besoins du futur, et donc notre système global de formation doit être revu entièrement pour doter les jeunes et les salariés en activité de compétences recherchées par les entreprises et le secteur public.

Si on se projette sur une vingtaine d’années, on sait que l’offre de travail a atteint un pic et que la population active ne va plus beaucoup croître. Simultanément, on peut prévoir que la demande de travail va continuer à grandir fortement à cause des besoins nouveaux intenses en termes d’emplois : avec le vieillissement de la population, le besoin d’aide à la dépendance va s’accroître, la transition énergétique est également gourmande en emplois, de même que la relocalisation de beaucoup d’activités en France.

Or, comment se présentent aujourd’hui nos compétences disponibles par rapport aux besoins futurs ?

Il y a un très grand écart entre la structure des emplois et compétences actuelles et celles nécessaires pour répondre aux besoins futurs de l’ensemble des secteurs.

Cela est vrai d’abord pour l’industrie qui a besoin d’embaucher des techniciens en impression 3D, des analystes big data, des ingénieurs en Conception Assistée par Ordinateur (CAO), des techniciens en robotique etc. et qui n’en trouve pas toujours. De même, des métiers anciens ont besoin d’être enrichis : un chaudronnier traditionnel spécialiste du travail sur des pièces métalliques doit pouvoir élargir son travail sur des matériaux composites, un technicien de maintenance être capable d’interpréter des informations numériques fournies par sa machine, et un opérateur savoir piloter et programmer sur sa tablette sa ligne de produits. Ces quelques exemples montrent que l’industrie pour être compétitive aura besoin de beaucoup de personnes qualifiées qu’il faudra embaucher et former. Or notre système de formation scientifique et technique actuel n’est pas encore à la hauteur de cet enjeu, comme le montre très bien le rapport de la commission Tirole Blanchard (1) dont je retiens deux volets :

Premier volet : les performances comparées des élèves français avec ceux des pays de l’OCDE

« Les scores des élèves français de 15 ans aux tests PISA sont à peine supérieurs à la moyenne de l’OCDE. Le classement médiocre des élèves français en sciences et mathématiques est particulièrement inquiétant. L’enquête de l’OCDE auprès des élèves de CM1 et de quatrième montre que la France, en mathématiques, a régressé à la dernière place des pays développés, aux côtés de la Roumanie et du Chili ». De plus, le système éducatif français est très inégalitaire et il faut consacrer davantage de ressources aux élèves défavorisés ».

Deuxième volet : la réforme prioritaire à faire concernant les enseignants

Le métier d’enseignant en France n’est plus attractif. « Comme en Finlande, plus d’autonomie (accompagnée de responsabilisation) doit être accordée aux établissements et aux enseignants pour leur permettre de développer des démarches novatrices fondées à la fois sur l’expérimentation et l’analyse comparative ». « Les salaires des enseignants étant trop faibles en France, les candidats qualifiés sont trop peu nombreux à se présenter aux postes d’enseignant, en particulier dans les disciplines scientifiques essentielles pour obtenir des emplois de qualité ».

Le décalage entre les besoins futurs de l’industrie en personnes qualifiées et les performances actuelles des lycéens serait à compléter en faisant le même travail d’analyse sur les formations actuelles post bac dans les universités et les écoles scientifiques et commerciales pour repérer ce qu’il faut changer dans ces enseignements pour présenter des jeunes diplômés dotés de compétences demandées par les entreprises industrielles.

Ce travail prévisionnel sur les emplois et compétences futurs (2) est à faire également pour tous les secteurs qui ont des métiers parfois moins qualifiés que l’industrie, mais où les besoins sont aussi importants à prendre en compte. Prenons comme exemple emblématique les Ehpad du groupe Orpea décrits par Victor Castanet dans son livre enquête « Les Fossoyeurs » chez Fayard. Ce cas extrême illustre les écarts considérables qui existent entre les prestations fournies et ce que souhaitent les familles et les personnes âgées. Le fait de privilégier la baisse des coûts en rationnant les soins d’hygiène, la prise en charge médicale et les repas se répercute sur les relations entre les personnes âgées et le personnel qui ne peuvent plus rendre des services essentiels d’empathie.

Philippe Askenazy (3), économiste spécialiste du marché du travail, explique que ces stratégies qu’il appelle « low cost » relatives aux emplois se sont répandues aussi bien dans les entreprises privées que dans les administrations publiques :

Dans le privé, les grands groupes et les Entreprises de Taille Intermédiaire (ETI) font appel de plus en plus à une cascade de sous-traitants où les employés peuvent être mal payés, mal formés, ne bénéficiant pas de la sécurité de l’emploi, de protection sociale etc. et constituent une masse de travailleurs précaires. De plus, selon Guy Standing (4), le précariat rassemble également toutes sortes de métiers comme les intérimaires, les travailleurs à temps partiel, les autoentrepreneurs, les personnels des centres d’appel, les stagiaires, les chômeurs qui passent d’un emploi à un autre etc. Cela fait beaucoup de monde.

Dans le secteur public, il y a de moins en moins de personnels embauchés avec le statut de fonctionnaires et même des fonctionnaires exerçant des métiers de professeurs ne sont pas bien traités comme on l’a vu ci-dessus.

Philippe Eskenazy estime que ces stratégies « low cost » sont dangereuses, car avec cette baisse des conditions du travail et de la qualité du travail, la productivité future de l’économie en sera affectée.

En résumé, en cette période préélectorale, soyons attentifs à vérifier que les propositions de nos candidats auront bien pour effet d’accroître les créations d’emplois et les compétences en utilisant comme moyen fondamental la réforme de tout notre système de formation qu’il faut bousculer et réorganiser.

Je vous donne rendez-vous pour mon prochain article qui portera sur les autres actions à mener pour développer l’emploi.

(1) Rapport intitulé « La France et ses grands défis économiques » remis le 23 juin 2021 au Président de la République

(2) Le besoin d’une Gestion Prévisionnelle des Emplois et Compétences (GEPEC) est toujours aussi fort aujourd’hui

(3) Écouter son intervention lors des JECO Nocturne de l’économie 2022 sur « Les défis économiques du prochain quinquennat » à la Sorbonne le mercredi 9 mars 2022

(4) Voir Guy Standing « Le Précariat – Les dangers d’une nouvelle classe » édit. de l’opportun 2017

2 commentaires sur “Les actions à mettre en œuvre pour renforcer la « job machine » (3ème article)

  1. Bonjour Jean, merci pour ton intéressant article. Quels sont actuellement les projets présidentiels qui contiennent l’assouplissement indispensable du statut des fonctionnaires en général et des enseignants en particulier ? Cela semble indispensable , mais que de grèves et blocages économiques à attendre de la part de syndicats très conservateurs en général, y c hélas, me semble-t-il la CFDT qui m’a beaucoup déçu relativement à la réforme des retraites ?

    Il serait intéressant me semble-t’-il que tu développes assez longuement, si tu le veux bien, dans un autre article les raisons qui font qu’on a moins délocalisé d’industries en Allemagne qu’en France, dans un même monde de concurrence internationale généralisée ? Amicalement .

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  2. Bonjour Jean, merci pour ton nouvel article, dont je reproduis ici le commentaire que j’ai rédigé sur ton blog.

    Bonjour Jean, merci pour ton intéressant article. Quels sont actuellement les projets présidentiels qui contiennent l’assouplissement indispensable du statut des fonctionnaires en général et des enseignants en particulier ? Cela semble indispensable , mais que de grèves et blocages économiques à attendre de la part de syndicats très conservateurs en général, y c hélas, me semble-t-il la CFDT qui m’a beaucoup déçu relativement à la réforme des retraites ? Il serait intéressant me semble-t’-il que tu développes assez longuement, si tu le veux bien, dans un autre article les raisons qui font qu’on a moins délocalisé d’industries en Allemagne qu’en France, dans un même monde de concurrence internationale généralisée ? Amicalement .

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