« Au centre de la difficulté se trouve l’opportunité » – Suite –

 

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« Si notre planète est en danger du fait de la dégradation de notre environnement, c’est tout simplement l’avenir de l’homme sur terre qui se joue ». Cette phrase qui figurait à la page 17 de mon livre « Réformer la France : mission impossible ? » publié en décembre 2016 est toujours d’actualité quatre ans plus tard : la dégradation de la planète s’est beaucoup accélérée en matière de réchauffement climatique et de perte de biodiversité, deux variables qui se renforcent mutuellement.

  1. Les relations entre le réchauffement climatique, la perte de la biodiversité et la pandémie

Le réchauffement climatique a engendré en peu d’années des catastrophes considérables parmi lesquelles j’ai retenu les incendies gigantesques récents qui se sont déclarés en Sibérie, où ont brûlé 16 millions d’hectares en 2019, et en Australie où le feu a détruit 10 millions d’hectares de novembre 2019 à février 2020 provoquant la perte d’un cinquième des forêts et la mort d’un milliard d’animaux. Le lien causal entre le réchauffement, les incendies et la perte de biodiversité est avéré, même s’il existe encore quelques adeptes de la politique de l’autruche dirigeant certains pays.

La perte de la biodiversité est de son côté une des causes principales du réchauffement : l’effondrement du phytoplancton contribue à faire baisser les capacités de captation du CO2 dans les océans et la déforestation réduit le volume de stockage du CO2 capté par les arbres.

La pandémie actuelle est-elle une autre manifestation de la dégradation de la planète ? Pour Jean-François Guégan, directeur de recherche à l’Institut National de Recherche Agronomique (INRAE), « Les origines du virus sont discutées. Il faut rester prudent. Les scientifiques s’accordent néanmoins sur une transmission de l’animal à l’humain » (1). Selon le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE), « 60 % des maladies infectieuses humaines ont cette origine. Chiffre qui grimpe à 75 % pour les maladies émergentes ». En effet, pour Gwenaël Vourc’h, de l’INRAE, « Vu la croissance de la population humaine et son utilisation toujours plus intense des ressources planétaires, la destruction d’écosystèmes de plus en plus nombreux multiplie les contacts entre espèces », en particulier entre les animaux et les hommes.

  1. La pandémie, opportunité pour l’Europe de bâtir un nouveau modèle d’économie et de société

Compte tenu de ce diagnostic révélant une crise systémique planétaire, il faut revoir entièrement nos modes de production et de consommation au niveau mondial : vaste programme difficile de mener à bien, dans cette période troublée où les égoïsmes nationaux ont pris le pas sur des accords multilatéraux. En effet, j’imagine mal aujourd’hui les dirigeants de la Chine, des États-Unis, de l’Inde et de la Russie se réunissant pour se mettre d’accord sur les mesures nouvelles à prendre en matière de réchauffement climatique, de protection de la biodiversité ou de traitement des pandémies. Ce constat n’est pas réjouissant, car la crise étant mondiale, son traitement exigerait une action internationale coordonnée. Néanmoins, ce n’est pas une raison pour baisser les bras, car la pandémie offre l’opportunité pour la France et l’Europe de construire un nouveau paradigme qui peut devenir le modèle à imiter au niveau mondial. Cela n’a rien d’irréaliste puisque l’Europe a réussi à incarner depuis longtemps des valeurs universelles comme les droits de l’homme, la paix, la liberté, l’équité etc. Elle a en main plusieurs atouts pour être aussi crédible en matière d’urgence écologique.

Le 1er atout est d’être la région du monde la plus avancée en matière de lutte contre le réchauffement climatique depuis de nombreuses années et cela s’est confirmé avec le « Green Deal européen » proposant « un ensemble de mesures destinées à faire de l’Europe, d’ici à 2050, le premier continent neutre sur le plan climatique, tout en assurant une croissance inclusive », ce qui signifie que les émissions de gaz à effet de serre produites par l’homme seront intégralement compensées par le retrait de l’atmosphère du même volume de gaz d’origine humaine.

Le 2ème atout, paradoxalement, est que l’Union européenne est le 3ème région la plus pollueuse du monde avec une émission de 3,48 milliards de tonnes de CO2, derrière la Chine 9,53 milliards, les États-Unis 5,15 milliards et devant l’Inde 2,48 milliards et la Russie 1,55 milliards en 2019. Si elle réussit comme elle s’y est engagée à baisser ses émissions de moitié en 2030, elle sera un exemple crédible de ce qu’il est possible de faire dans les autres continents.

  1. La réponse de l’Europe au défi d’un nouveau modèle

La question se pose maintenant de savoir comment l’Europe va réagir lors de la relance économique qui se fera après le déconfinement : Frans Timmermans, vice-président de la Commission européenne chargé de la stratégie de lutte contre le changement climatique s’est exprimé ainsi : « Ne tombons pas dans le piège de penser que le Pacte vert est un luxe que nous ne pouvons pas nous offrir pendant cette crise » et « Si nous voulons sortir plus forts, tournés vers l’avenir, nous devons absolument faire la transformation vers une société plus verte ». Cette prise de position partagée par l’ensemble des grands partis du Parlement européen et par de très nombreuses organisations n’a pas été du goût des lobbys appartenant aux secteurs de l’énergie, de l’automobile et de l’aéronautique, ni de certains pays de l’Est comme la Tchéquie et la Pologne qui craignent de voir leurs subventions réduites. Ces groupes de pression demandent le report du Pacte vert (Green Deal) afin de relancer la machine économique sans contraintes environnementales. Le Conseil européen qui rassemble les gouvernements des pays d’Europe devra finalement choisir entre ces deux positions. J’espère qu’il fera le même choix que la Commission européenne et le Parlement.

  1. La réponse de la France au défi d’un nouveau modèle

Le problème se pose de la même manière pour la France : on trouve d’un côté en particulier le MEDEF, organisation patronale représentant les entreprises françaises, qui demande un moratoire sur la préparation de nouvelles dispositions énergétiques et environnementales et de l’autre le Haut Conseil pour le Climat (HCC) petite structure de treize spécialistes du climat chargés de conseiller le gouvernement pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. L’HCC s’est exprimé récemment sur « L’urgence écologique au cœur du projet de relance » (2). Il souhaite que l’on évite les erreurs de 2008 où « La France s’était immédiatement remise sur une trajectoire intensément fossile ». Il demande de conditionner l’octroi d’aides publiques à des acteurs privés ou à des collectivités à « l’adoption explicite de plans d’investissement, avec mesures de vérification, et de perspectives compatibles avec la trajectoire bas carbone ». Nous allons pouvoir vérifier immédiatement si cette prescription va être suivie par le gouvernement puisque hier, il a décidé d’aider Air France pour 7 milliards d’euros et d’étudier une aide éventuelle de 5 milliards d’euros pour Renault. Concernant Air France, le ministre de l’Économie et des Finances Bruno Lemaire a déclaré qu’il ne s’agissait pas d’un « chèque en blanc », « Air France doit devenir la compagnie la plus respectueuse de l’environnement de la planète. C’est la condition à laquelle je suis le plus attaché ».

Autre exemple des possibilités d’action susceptibles d’influencer les décisions d’acteurs importants pour réduire l’émission de CO2 : le gouvernement, la Banque Centrale Européenne et la Banque de France peuvent obliger les banques françaises à redéployer leurs crédits et leurs investissements qui, encore aujourd’hui, financent massivement les énergies fossiles fortement émettrices de CO2. Les quatre banques françaises, BNP Paribas, Crédit Agricole, Société Générale et le Groupe BPCE, par leur financement accordé aux entreprises du monde entier, ont engendré 2 milliards de tonnes de CO2 en 2018, c’est presque autant que l’Inde avec 2,5 milliards de tonnes.

 

En conclusion, nous sommes à la croisée des chemins : ou nous faisons comme en 2008 en relançant la machine économique sans nous préoccuper de ses effets catastrophiques sur le réchauffement climatique et la pollution, et nous contribuerons alors à accélérer la destruction de notre planète, ou bien nous profitons de cette crise sanitaire pour construire une nouvelle économie et une nouvelle société où l’Homo sapiens retrouvera sa place centrale d’homme sage plutôt que de porter les seuls habits de l’Homo economicus.

  • voir le journal Le Monde du 18 avril 20
  • voir le journal Le Monde du 23 avril 20