Suite du diagnostic sur le redémarrage de la « job machine » française et les freins à faire sauter (2ème article)

 

Résumé de mon article précédent : au cours du quinquennat Macron, le bilan en matière de croissance, de création d’emplois et de chômage a été bon, mais notre économie a toujours des faiblesses structurelles importantes accumulées depuis une quarantaine d’années. Parmi les plus préoccupantes, il faut relever le déficit permanent du commerce extérieur et le recul de l’industrie par rapport au secteur des services qui, lui, continue à se développer. Trois acteurs sont co-responsables de ces mauvais résultats : les entreprises privées, les gouvernements et les administrations publiques. Concernant les entreprises privées industrielles, j’ai montré qu’elles étaient beaucoup moins performantes que les allemandes parce qu’elles étaient en retard en matière de R&D, d’innovation, de sophistication des produits, de salaires et de marges.

 

Notre industrie a également été handicapée à cause des grands choix stratégiques désastreux des grands groupes industriels français quand on les compare à ceux des grands groupes allemands, comme l’expliquent Pierre-André Bouygues et Denis Lacoste dans leur remarquable article intitulé « Les stratégies d’internationalisation des entreprises françaises et des entreprises allemandes : deux modèles d’entrée opposés » (1).

Il n’y a que deux manières de développer une activité hors de nos frontières, soit on exporte depuis la France, soit on procède à des investissements directs à l’étranger (IDE). La France et l’Allemagne ont évidemment eu recours à ces deux modalités, mais dans des proportions sans commune mesure : en 2010, les exportations de biens et services allemands représentaient presque 47,6 % du PIB, alors qu’elles n’étaient égales qu’à 25,5 % en France. On observe la situation inverse en matière de stock d’IDE sortant, puisque la France investissait à l’étranger 59,1 % de son PIB contre 43,3 % pour l’Allemagne.

La stratégie allemande a privilégié l’exportation par rapport à l’IDE en continuant à fabriquer en Allemagne des produits hauts de gamme avec du personnel qualifié et bien payé. Et lorsque les entreprises allemandes comme Volkswagen ont investi à l’étranger, elles sont allées produire des biens intermédiaires dans les pays de l’Europe de l’Est qu’elles ont ensuite importés en Allemagne pour les incorporer dans leurs voitures exportées. Les fonctions à forte valeur ajoutée, comme la R&D, l’innovation, la conception, le design, le montage et la vente sont restées le plus souvent localisées en Allemagne.

A l’inverse, la stratégie française des grands groupes a consisté à préférer l’IDE au détriment des exportations en délocalisant les productions à l’étranger, et donc en sacrifiant la production et l’emploi en France. En 2021, les multinationales françaises ont employé 6,3 millions de personnes à l’étranger, beaucoup plus que les allemandes ou les Japonaises. Autre différence importante, en matière d’IDE, les entreprises françaises comme Renault ont choisi de construire à l’étranger des usines qui fabriquent des produits terminés comme les Dacia en Roumanie. Les grands groupes industriels français ont considéré que le territoire français n’était pas assez compétitif et qu’il valait mieux produire ailleurs, quite à fermer des usines en France. Ce choix a eu pour conséquence le délitement de ce que Vincent Vicard appelle « le savoir-faire industriel, un écosystème composé de sous-traitants et de compétences partagées dans les territoires » (2). Le tissu des PME industrielles a été très affecté par cet abandon et des pans entiers de l’industrie ont disparu, comme l’a montré la pandémie du COVID 19 qui a été de ce point de vue un formidable révélateur de notre perte d’autonomie. En l’an 2000, la France et l’Allemagne étaient dans la même situation d’excédent commercial pour l’ensemble des produits sanitaires critiques (composants pharmaceutiques dont les vaccins, appareils médicaux dont les respirateurs, et équipements de protection dont les masques et les gants). En 2019, l’Allemagne a eu un excédent commercial de 20 milliards d’euros dans ce secteur, alors que la France est tout juste à l’équilibre, mais elle a manqué d’équipements de protection, d’appareils médicaux et n’a pas été capable de produire des vaccins « français ». Pourquoi un tel écart ? « La réponse tient en trois mots : désindustrialisation, délocalisation, chaînes de valeur étendues. La France, à bas bruit, s’est désindustrialisée : elle a poussé à l’excès la délocalisation de ses chaînes de valeur » selon le diagnostic de quatre économistes (3).

Les dirigeants du CAC 40 sont-ils les seuls responsables de cet état des choses ? Il n’en n’est rien, comme nous allons le voir dans le § suivant.

 2ème acteur essentiel co-responsable : les gouvernements de la France

 Pour comprendre les choix industriels en France, il faut analyser le comportement des grands groupes en prenant en compte les relations fortes qu’ils ont construites avec tous les gouvernements, quelle que soit leur couleur politique. En tant que groupe de pression, ils ont toujours réclamé des baisses des charges et des impôts en considérant que les entreprises françaises étaient handicapées par rapport à leurs concurrents étrangers en matière de coûts de production. Leur demande était justifiée, car l’écart était important, et elle a été progressivement satisfaite par toutes sortes de mesures : le crédit d’impôt pour la compétitivité et d’emploi (CICE) en janvier 2013, le pacte de responsabilité en 2014, la baisse du taux de l’impôt sur les sociétés de 33 à 25 % en 2017 et enfin la baisse des impôts sur la production d’un montant de 20 milliards d’euros en 2020. Ces baisses successives ont progressivement rendu le coût de l’heure de travail en France (38,8 €) équivalent à celui de l’Allemagne (38,6 €) ou des Pays-Bas (37,8 €). L’exercice par les entreprises de cette fonction de lobby n’a rien de choquant et le fait que les gouvernements aient accepté leurs revendications n’est pas en soi critiquable dans la mesure où la France est un pays d’Europe où les impôts et les prélèvements obligatoires étaient excessivement élevés, y compris encore aujourd’hui.

Là où les choses se gâtent, c’est lorsque l’on constate que le comportement des gouvernements successifs sous les présidences de Jacques Chirac, de Nicolas Sarkozy et de François Hollande a été le même puisque les décisions de délocalisation, de désindustrialisation et de destruction des chaînes de valeur n’ont pas cessé. Ces gouvernements ont accepté que ces décisions soient prises, ce qui montre bien qu’ils ont participé eux-mêmes à la prise de décision. Pour les Présidents de la République et leur gouvernement, la politique industrielle a été considérée comme l’affaire des seuls grands patrons avec lesquels des liens d’entente existaient du fait de leur origine commune, en particulier scolaire. Les gouvernements auraient pu avoir une politique industrielle distincte de celles que souhaitaient les grandes entreprises en définissant des priorités qui auraient visé à se rapprocher du modèle allemand. Cela aurait consisté à réparer les erreurs commises précédemment en relocalisant, en réindustrialisant et en reconstituant les chaînes de valeur en France pour développer les exportations et l’emploi. Seules quelques tentatives marginales comme celle d’Arnaud Montebourg à la tête du ministère du redressement productif sont allées à contrecourant de la tendance générale.

En résumé, pendant cette longue période de plus de 20 ans, les gouvernements n’ont pas eu de politique industrielle, car ils se sont ralliés à celle définie par les grands groupes.

Pour terminer notre tour d’horizon, il faut évoquer un 3ème acteur qui joue un rôle majeur dans le déclin industriel, le déficit de la balance commerciale et plus généralement le manque de compétitivité de notre économie.

3ème acteur essentiel co-responsable : les trois administrations publiques

Dans le 1er article de mon blog daté du 5 août 2018 intitulé « le patron et le cheminot, même combat », j’avais évoqué le fait que ces deux personnages avaient un rôle fondamental dans la création de richesses et la baisse du chômage. Mais je faisais aussitôt remarquer que si le patron était repéré aisément dans la société française comme un acteur clef de la création ou de la destruction d’emplois, celui du cheminot ne l’était pas du tout, y compris dans la tête d’un employé de la SNCF si on l’interrogeait. Or, il est aisé de comprendre que si la SNCF transporte des voyageurs et du fret en temps et en heures à un coût raisonnable, elle contribue à la compétitivité des entreprises. Les cheminots, s’ils font bien leur travail, créent de l’emploi dans le secteur privé et font donc baisser le chômage. Il serait fort utile qu’on leur explique ce rôle positif qu’ils jouent dans l’économie. On pourrait dire la même chose pour tous les fonctionnaires travaillant dans les ministères, la qualité de leurs prestations est le facteur clef des performances du secteur privé et de la satisfaction des ménages français.

Malheureusement, les administrations publiques n’ont jamais été réformées profondément et en conséquence, elles souffrent d’une sous-productivité que j’ai estimée se situer entre 10 à 30 % (4). Si les administrations publiques étaient réellement réformées, la hausse de leur productivité se répercuterait immédiatement sur la productivité et la compétitivité des entreprises qui entraîneraient des augmentations de la production, des emplois et des exportations. Ce schéma vertueux n’a rien d’irréaliste parce que les ressources humaines des administrations sont importantes, mais elles sont mal utilisées. Plutôt que d’entendre nos dirigeants politiques faire de grandes déclarations comme « il faut  baisser les dépenses publiques de tant de milliards d’euros », ou « baisser ou augmenter les effectifs de la fonction publique de tant de milliers d’agents », il serait plus pertinent de commencer par étudier quels sont les besoins et les demandes des entreprises et des citoyens français dans les différents domaines les concernant aujourd’hui et dans un futur proche (par exemple, dans la santé ou l’éducation). C’est seulement après cette connaissance des besoins que l’on pourrait ensuite réfléchir aux nouvelles organisations à mettre en place pour mieux employer les 5,66 millions d’agents de la fonction publique travaillant dans les trois administrations en 2019. Ce type de réforme n’a pas été mise en œuvre par les gouvernements parce qu’ils n’en n’ont pas eu le courage ou l’opportunité et que les agents des administrations ont préféré conserver leurs avantages plutôt que de prendre les risques du changement (4).

Pour terminer sur cette analyse des responsabilités des trois acteurs dans le déclin de la France, je finirai par une note positive puisqu’il est avéré aujourd’hui que les relations que j’ai décrites entre le pouvoir politique et les grands groupes industriels ne sont plus de saison. Le balancier est reparti dans le bon sens de la relocalisation, de la réindustrialisation et de la reconstruction des chaînes de valeur. C’est ce que j’expliquerai dans les prochains articles quand j’évoquerai les actions à mettre en œuvre pour renforcer notre « job machine ».

(1) Voir Pierre-André Bouygues et Denis Lacoste, professeurs à Toulouse Business School Education, dans Annales des mines Gérer et comprendre 2016/2 N° 124

(2) Voir dans le journal Le Monde du 8 février 2022 l’article de Vincent Vicard, directeur adjoint du CEPII, intitulé « Il faut demander des comptes aux multinationales françaises »

(3) Voir dans La revue Le Grand Continent l’article intitulé « Pour une nouvelle politique industrielle après le Covid-19 » signé par Philippe Aghion, Elie Cohen, Benjamin David et Timothee Gigout-Magiorani

(4) Voir Jean Grandclerc « Réformer la France : mission impossible ? » édit. L’Harmattan 2016

Un commentaire sur “Suite du diagnostic sur le redémarrage de la « job machine » française et les freins à faire sauter (2ème article)

  1. Bonjour Jean, merci pour cet article d’expertise basé, comme ton livre et les articles précédents du blog, sur toute une vie professionnelle tournée vers ces questions.

    J’espère que ton blog atteint certains de nos hauts responsables, au gouvernement, dans les ministères et administrations, comme au sein des entreprises, ainsi que ceux ds syndicats qui acceptent le dialogue et la réforme.

    J’adresse beaucoup de voeux pour que tes textes soient lus par les gens de pouvoir. Je sais que tu fais le maximum pour arriver à cela. Amicalement.

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